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09/03/2010

le siège de Condé Nast à New YorkCondé Nast lance sa hotline de délation

Le 1er février 2010, le célèbre groupe de presse états-unien a diffusé, en interne, signée
de John Bellando, le directeur financier, une note de service que s'est procuré The New York Post. Cette note informait les employés de la création d'un système anti-fraude — « Fraud reporting Hotline —, une appellation pudique pour signifier que le tuyau de délation était ouvert aux employés afin qu'ils dénoncent leurs collègues indélicats.

La « Fraud reporting Hotline » invite le personnel à dénoncer… pardon à communiquer, à la direction tout ce que des collègues pourraient faire d'illégal au sein de l'entreprise comme : « communiquer des informations exclusives, tripatouiller la comptabilité, commettre des irrégularités et des falsifications, le vol de biens, de service, voire de cash ».


Keith J. Kelly, l'auteur de l'article du New York Post, prend la peine de préciser que cela concerne tout autant le hacking (voir plus bas) que des remises discount non autorisées sur les prix pratiqués dans la boutique Condé Nast.

Joint par The New York Post, John Bellando s'est défendu : « La fraude est préjudiciable à l'entreprise, et donc à chacun d'entre nous. »

Préjudiciable surtout à son propriétaire, et aussi président du groupe Advance Publication — dont
dépend Condé Nast — le richissime Samuel Irving Newhouse Jr., 83 ans et toujours aux commandes.
Pour l'anecdote, quand on pose à celui-ci la question : « Quel est le but et quelle est la vocation de son groupe ? » Il répond sur le ton de l'évidence, même s'il s'y glisse un peu de provocation : « Make money ». « gagner de l'argent ».

Samuel Irving Newhouse jr. propriétaire de Condé NastA ce jour , les premiers résultats du dispositif de surveillance réciproque entre salariés sont plutôt maigres : un employé de la boutique Wired, sis à New York, a été licencié et un autre, juste suspect, serait sous le coup d'une enquête pour avoir « touché » 10 000 $ en espèces pour « des conseils ». Pas de quoi fouetter un chat.

Keith J. Kelly. « Condé Nast creates employee fraud hotline ». The New York Post
, 2 février 2010.

[Ci-dessus Samuel Irving Newhouse Jr.]


La délation en entreprise : une pratique légale aux Etats-Unis


Aux Etats-unis, ce dispositif de délation, avec pour objectif de pointer les actes véritablement délictueux, au sein de l'entreprise est parfaitement autorisé depuis la loi Sarbanes-Oxley (Sarbanes-Oxley Act ou SOX, loi adoptée en 2002) — et son article 301 —, votée à la suite des nombreux scandales financiers à la charnière des années 2000, comme le scandale Enron.
Précision, elle concerne les entreprises cotées.

La SOX, bien entendu, ne se résume pas à ce seul élément, mais s'inscrit dans un cadre général qui a pour but une meilleure gouvernance et surtout une plus grande transparence afin que les actionnaires et les investisseurs puissent contrôler, in fine, la réalité financière de l'entreprise dans laquelle ils ont investie. Soit une forme d'audit.

En outre, cette loi a une valeur d'extraterritorialité. Ce qui signifie que des entreprises états-uniennes basées à l'étranger peuvent, selon le droit états-unien, s'en prévaloir partout où elles exercent leur activité. La France s'est doté, en 2003, d'une loi qui va dans le même sens que la SOX, la LSF, loi de sécurité financière.
A contrario, les entreprises étrangères implantées sur le sol américain sont soumises à l'application de la loi Sarbanes-Oxley et non à leur législation d'origine.

En France, en 2005, la Cnil s'était fermement opposée à deux projets de délation en entreprise, ceux de Mc Donalds France et CEAC (Compagnie européenne d'accumulateurs). Là encore, les entreprises, selon la novlangue managériale, avaient utilisé pour le mouchardage entre collègues d'un euphémisme : « ligne éthique ».
On peut imaginer, en France, comme ailleurs, les problèmes de dénonciation calomnieuse qui pourraient être induits par ce type de législation, d'autant que celle-ci repose sur l'anonymat de ses « informateurs ».
La dénonciation calomnieuse, en France, tombe sous le coup de l'article 226-10 du Code pénal, article qui inclut les dénonciations en entreprise. Elle est punie de cinq ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende.



entrée du siège de News Corp à New YorkThe New York Post, une feuille peu reluisante

Bien que l'information concernant la création de la hotline de délation interne soit avérée, le fait qu'elle soit diffusée par le New York Post ne manque pas d'être paradoxal.

En effet, The New York Post, qui appartient au groupe News Corp (Rupert Murdoch), adopte, en général, une ligne éditoriale plutôt populiste et racoleuse, du genre tabloïd, à la fois par son format (pour l'édition papier évidemment) et pour ce que cela signifie de tapageur et de recherche du scandale.
Ce titre n'hésitant pas à tomber dans le nauséabond, pour ne pas dire plus, comme en février 2009, lorsqu'il avait publié un dessin sujet à interprétations et qui avait créé la polémique outre-Atlantique.

Le dessin du cartoonist Sean Delonas (dont les cibles habituelles sont les gays et lesbiennes, les noirs et les démocrates) montrait des policiers qui tiraient sur un singe, et l'un deux disait : « Ils devront trouver quelqu'un d'autre pour écrire le prochain projet de relance. » Nombreux furent ceux qui y virent une allusion au président Barack Obama, allusion raciste à peine voilée. Le tollé fut tel que la direction du New York Post dut présenter ses excuses.

Cela étant précisé, et même si on éprouve un certain malaise à citer cette source (reprise par de nombreux journaux et sites aux Etats-Unis), sur le fond, il reste qu'en termes d'image, la démarche de
Condé Nast ressemble à une belle boulette, d'autant plus dommageable qu'elle émane d'un groupe de presse qui sait d'habitude très bien communiquer. En outre, cette attitude ne cadre pas avec le positionnement haut de gamme et de qualité de ses titres qui ont pour nom : Vogue, GQ, Glamour, Vanity Fair, Gourmet, Wired, The New Yorker… Avec à leurs têtes des journalistes de renom comme Graydon Carter (Vanity Fair) ou la très redoutée Anna Wintour (Vogue). En somme, un mystère.

La morale de l'histoire : Condé Nast s'est fourvoyé dans cette mise en place d'une « Fraude reporting hotline », Condé Nast devient aux yeux de l'opinion, selon un jeux de mots facile : « Condé Nasty ». (« Condé déplaisant, méchant, horrible »)


couverture de Brides, janvier 2010Crise économique et harcèlement des salariés

Le New York Post a enfoncé le clou dans un autre article moqueur, dans lequel la direction de Condé Nast était comparée à la série télévisée Les Experts.
A cela — encore un cran plus bas — dans l'édition du 8 janvier 2010, le New York Post, toujours sous la plume de
Keith J. Kelly, a « révélé » (« Condé Nast boob-job exec is gone in a flash ») qu'une employée du magazine Brides (groupe Condé Nast) a été licenciée sans indemnité pour avoir montrer sa poitrine à deux collègues féminines, pour « authentifier » les résultats d'une opération de chirurgie esthétique. L'employée a porté plainte contre Condé Nast, en précisant que la scène avait eu lieu dans son bureau fermé ("It was within the confines of my office, behind closed doors").

The New York Post
insiste sur le harcèlement dont serait l'objet les employés de Condé Nast après l'arrêt de plusieurs titres en 2009. Or, l'information venant d'un titre de News Corp (propriété de Rupert Murdoch, qui ne passe pas pour un patron « progressiste »), nous sommes en droit de nous interroger sur les intentions. Comme on le dit dans les milieux sportifs : « The New York Post marque Condé Nast à la culotte. » Nous sommes loin de la confraternité de rigueur (et de façade ?)
de la presse française.

The New York Post a beau jeu de dénoncer la situation interne du groupe concurrent. En effet, Condé Nast, qui a connu une sombre année 2009 — son bilan annuel s'est soldé par l'arrêt de six magazines et près de 400 licenciements, semble s'enfoncer encore un peu plus dans le marasme en ce début de 2010.

La publicité a chuté de 30 % depuis le début janvier 2010 sur l'ensemble des titres et une nouvelle vague de licenciements est à prévoir. Le PDG du groupe, Chuck Townsend, a adressé une note, le 5 mars 20010, aux employés de Condé Nast dont le titre est déjà un programme : « Managing through Challenging Time » (« Manager par temps difficile »). Mémo à la fois lénifiant et lourd de menace sur le plan social. Entre les lignes, on peut lire les futurs licenciements, voire l'arrêt de titres pas assez rentables.

couverture de GQ, décembre 2009Les hackers au cœur de l'affaire de la hotline de Condé nast

Pour expliquer la création de la hotline (« Fraud reporting hotline ») les dirigeants de Condé Nast se retranchent derrière une affaire (réelle) de hacking dont ses titres ont été la cible en novembre 2009.
En effet, Condé Nast incrimine un hacking de ses principaux titres, pour avoir retrouvé sur imagebarn.com, puis Bayimg.com (le site d'hébergement d'images de The Pirate Bay) des photos exclusives, en particulier des couvertures comme celles de GQ de décembre 2009 [ci-contre, avec Barack Obama, président des Etats-Unis], avant parution, mais cela concerne aussi Vogue, Teen, Brides, Glamour, Lucky et Wired. Il s'agit donc bien d'une attaque en règle.

Une plainte fédérale a d'ailleurs été déposée dans l'Etat de New York. Or,
le ou les hackers n'ont pu être identifiés, c'est pourquoi la plainte est portée contre John Does 1-5, l'équivalent en France d'une plainte contre X.

A la fin décembre 2009, un juge fédéral assignait AT&T et Google à délivrer les identités des hackers.

Enfin, au-delà de ce qui ne s'apparente pas à une simple anecdote, et sans vouloir verser a tout prix dans la théorie du complot,
ce hacking ressemble fort à une tentative de déstabilisation. On peine à comprendre les enjeux.


[Ci-dessus, une des couvertures piratées avec Barack Obama]


La plainte de Condé Nast déposée devant le tribunal fédéral de New York.
(cliquer sur « Full screen » pour voir le document en plein écran.)

25/01/2010

hugo chavez président du VenezuelaHugo Chavez et le séisme à Haïti : manipulation et polémique. Comment naît une rumeur.

La rumeur donc. Hugo Chavez, président du Venezuela, aurait accusé les Etats-Unis de « jouer à Dieu », et d'avoir provoqué, par une arme « sismique », lors de manœuvre militaire navale dans les Caraïbes , le tremblement de terre du 12 janvier 2010, qui a ravagé Haïti.

La rumeur est partie d’un article de Noelia Sastre « Chávez acusa a EE.UU de provocar el seísmo de Haití », paru le 20 janvier 2010 sur abc.es. La journaliste espagnole, depuis Madrid, se fondait, mais sans le préciser, sur un article qu'elle avait du lire sur Vive.gob.ve et, de facto, attribuait — comme le titre de l'article le laissait entendre — à Hugo Chavez des propos qu'il aurait tenu sur la responsabilité des Etats-Unis dans le séisme d'Haïti. Elle enfonçait le clou un peu plus tard dans un second article, tout aussi mensonger : « El arma secreta para provocar terremotos . »
« Une arme secrète pour provoquer des tremblements de terre. »

Malheureusement pour Noelia Sastre, Hugo Chavez n'a jamais tenu ces propos et qui plus est, l'article auquel elle se réfère ne fait qu'exposer un rapport de la marine russe. Elle oublie de le préciser pour faire du sensationnalisme. Toute arrière-pensée de Vive.gob.ve n'est pas à exclure, mais alors nous sommes dans l'analyse des intentions pas dans les faits. Et l'extrapolation est d'autant plus grave.

Les rumeurs naissent souvent ainsi. Et d'ailleurs, la rumeur de se propager et d’enfler, en particulier grâce à la chaîne russe en langue anglaise Russia Today, qui, citant ABC, reprend telles quelles les allégations du journal espagnol et amplifie la propagation de la fausse information. Depuis, les images de Russia Today tournent indéfiniment sur l’Internet, comme preuve de la déclaration d’Hugo Chavez.

Quelques remarques sur les images diffusées par Russia Today :

La journaliste russe cite bien comme source ABC et reprend les propos prêtés au président Hugo Chavez, mais jamais nous n’entendrons la voix de Hugo Chavez, pourtant à l’image. Nous verrons pourquoi plus loin.


La présence à l'image de Hugo Chavez ne sert qu’à accréditer les propos exprimés par la journaliste. En outre, nous voyons une mention en bas de l'écran : Caracas, Venezuela, mais sans date, ni référence à une quelconque réunion ou conférence. L’usage aurait voulu qu’il soit indiqué la date et le lieu de l’enregistrement de ces images, ou de stipuler « image d’archives » puisque ce sont bien des images d'archives.

Les images diffusées par Russia Today




Les images de Russia Today sont des images d'archives

La clé nous est apportée par Latinreporters.com, qui nous apprend que les images de Hugo Chavez diffusées par Russia Today, sont celles d’une conférence, tenue en décembre 2009 à Caracas, pendant laquelle le président vénézuélien présentait son bilan annuel.
Notons que latinreporters.com, n'est pas tendre dans son article pour Hugo Chavez et son régime. Il faut donc saluer leur travail de démystification.


Les images de la conférence annuelle tenue par Hugo Chavez. Décembre 2009. Caracas. Venezuela.





une du site espagnol abc.es, le 19 janvier 2010ABC a fait un copier-coller du site Vive

Dans l’article de Noelia Sastre, il y a bien un lien, (il disparaitra dans le même article actualisé quelques heures plus tard) qui pourrait diriger vers la page qui ferait la preuve de ses allégations. Or, ce lien renvoie sur
Vive.gob.ve, le site du ministère de la Communication et de l'Information du gouvernement vénézuélien. Pas sur un article, pas sur une vidéo, ni sur un communiqué, mais sur la page d’accueil.
Quand on cherche sur le site, même dans la rubrique, pourtant toute dévolue à la pensée du président vénézuélien, Las Linéas de Chavez, pas trace, non plus, des déclarations tonitruantes rapportées par ABC.

En revanche, on trouve la source de l'article d'ABC, qui est plus proche du copier-coller que de l'enquête journalistique, un texte au titre explicite, a priori, mais qui mérite d'être bien lu et que l'on poursuive la lecture en allant jusqu'aux commentaires des internautes, publiées à la suite : « "Terremoto experimental" de Estados Unidos devastó Haití ». « Un "tremblement de terre" expérimental provoqué par les Etats-Unis dévaste Haïti ».

Cet article rend compte d'un rapport de la Flotte russe du Nord qui fait état de dispositifs électromagnétiques de type Pulse et Tesla (canon à ions) qu'expérimenterait la marine états-uniennes dans le but de provoquer des séismes (« pour à terme se débarrasser du régime iranien de Mahmoud Ahmadinejad au moyen de tremblements de terre ») ou toutes autres catastrophes naturelles. Cela s'inscrirait dans un programme nommé HAARP (High Frequency Active Auroral Reseach Programm)
.
Programme, ou projet, qui donne lieu à de nombreuses controverses, en particulier, du côté des « conspirationnistes ».
On aimerait bien que le fameux rapport de la Flotte russe du Nord soit produit.

Reportage de ITélé (France) sur le projet HAARP
. 8 mn.


Des lecteurs de Vive, pas des dupes

Les lecteurs du site Vive, qui rappelons-le, est le site du ministère de l'Information et de la Communication vénézuélien, ne se privent pas de dire leur opinion et d'émettre des doutes sur le fond de cet article.
Non signé : " Creo que dentro de la revolución debemos ser bastante serios también. Aún cuando nos sintamos afines con ideas anti-imperialistas, creo que estas historias sacadas del DIA DE LA INDEPENDENCIA no tienen fundamento teórico real."
Traduction: « Je crois que dans la révolution, nous devons aussi être sérieux. Même quand nous nous sentons proches d'idées anti-impérialistes, je pense que ces histoires tirées d'Indepence Day n'ont pas de fondement théorique réel.»

Signé Pedro Gonzalez: " Que buen articulo de ciencia ficcion". Traduction « Bon article de science fiction. »

D'autres internautes, qui ne semblent pas hostile au gouvernement vénézuélien, restent incrédules et expriment dans l'ensemble les mêmes réactions.



Course de vitesse entre Barack Obama et Hugo Chavez dans les Caraïbes

On ne peut exclure la volonté de nuire d'ABC (journal conservateur) dans un contexte tendu entre les Etats-Unis et le Venezuela, qui a aussi à faire avec une contestation intérieure.
La catastrophe qui a touché Haïti, rappelle que les Caraïbes restent un enjeu géopolitique, malgré (ou à cause de) la pauvreté qui touche ces îles. Les observateurs qui se sont interrogés sur le déploiement des forces américaines, estimés à environ 15 000 hommes et qui devraient, d'après Alan Thompson,
directeur de l'agence chargée de la logistique militaire au sein du Pentagone,
restées au moins six mois (Radio Canada), pourrait bien s'apparenter à un prépositionnement militaire afin de contrer une éventuelle incursion du Venezuela et de Cuba à Haïti. Deux pays présents à travers les sauveteurs et l'aide humanitaire. Barack Obama ne veut pas d'un éventuel Cuba bis dans la région (hypothèse fort improbable).

Quant à Hugo Chavez
, il réplique à sa manière. Ainsi le 26 janvier 2010, il annonçait la suppression de la dette d'Haïti (295 millions de dollars. Données du FMI) et réunissait les huit pays membres de l'ALBA (Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) pour établir un plan d'aide à Haïti en huit points.


Vladimir Poutine à bord du croiseur nucléaire Pierre le GrandInformation circulaire et salade russe

Il n'en reste pas moins qu'il y a un mystère dans cet épisode géostratégique
digne d'un sketch de Raymond Devos :
Prenez une rumeur qui naît d'une journaliste espagnole qui cite des propos tenus, mais en fait non-tenus par le président vénézuélien Hugo Chavez, faux propos ensuite relayés et amplifiés par un site russe (proche du pouvoir bifrons Dmitri Medvedev-Vladimir Poutine); or, ces-mêmes propos sont des infos rapportées — vous suivez — par le site vénézuélien de l'information du président Chavez, qui fait état de données puisées dans un rapport des forces armées de la marine russe. La boucle est bouclée.

Résultat : salade russe ?

[Photo ci-dessus, Vladimir Poutine à bord du croiseur nucléaire Pierre-le-Grand]


Donc, à ce jour, et à lire la presse en ligne ou les blogs, et même en cherchant bien à l'aide de Google, ce sont toujours les mêmes informations, au mot près, qui sont distillées, mais sans plus de détails que l’article initial d’ABC du 20 janvier 2010, et qui nourrissent les préjugés des uns et des autres et les spéculations les plus délirantes.

Et la presse française ?

De nombreux journalistes français se sont engouffrés dans cette histoire sans vérifier, ni recouper les informations.

Le 20 janvier 2010, Audrey Fournier, journaliste au Monde, reprend l’info dans son blog et lui donne, aux yeux des lecteurs du « journal de référence », sa légitimité. Avec un titre sans ambiguïté : « Pour Hugo Chavez, les Etats-Unis sont responsables du séisme. »

Pour elle, rien de plus logique. Elle écrit, après avoir relu sans doute quelques polycopiés de Science Po : « La volonté d’Hugo Chavez de contester le leadership américain dans la gestion de la crise, en allant jusqu’à l’accuser d’être responsable de la catastrophe, s’inscrit dans une tentative de longue haleine du Venezuela d’étendre son influence sur la région Caraïbe . »
Sans plus s’interroger. Pour elle, le compte de Hugo Chavez est bon. La « volonté d'hégémonie régionale » du président vénézuélien permet d'avancer n'importe quelle élucubration.


Même chose un peu partout dans la presse et sur les sites d'info. A une exception, le site d'Arrêt sur image, qui dès le 22 janvier 2010, dans les "Vite dit" émettait des doutes. Haïti : "Test armée US" ? (Chavez/ABC)

Il serait fastidieux de tout citer. Mais une mention spéciale revient au JDD (Le Journal du dimanche) pour le papier paru, le 22 janvier 2010, sous la plume de Nicolas Moscovici : « Haïti : les divagations de Chavez. »
Papier qui se déguste comme un morceau d’anthologie, un nectar comme on en goûtait durant la Guerre froide et qui nous rappelle le meilleur de la presse anticommuniste et même… tout bonnement antirusse. On ne sait qui divague le plus.

Il serait désormais souhaitable que les journalistes qui ont repris l'information infondée, et auxquels il arrive de confondre info et interprétation, fassent leur mea culpa.


clavier d'ordinateurDes blogs vigilants

Remarquons enfin que cette info, ou pseudo-info concernant des propos qu'auraient tenus Hugo Chavez, serait née du clavier d’un quelconque blogger, ou sur un site « marginal » qu’aussitôt les contempteurs professionnels d'Internet auraient dénoncé cette incroyable poubelle qu'est le Net. Mais malheureusement pour eux, ce ne sont pas quelques bloggers irresponsables qui ont diffusé ces informations mais des journalistes, dit sérieux (pléonasme ?). Or, comme on le constate de plus en plus souvent, ce sont les blogs qui ont envoyé les premiers signaux d’alerte sur cette affaire rocambolesque. Ce sont les bloggers et quelques journaux en ligne qui ont été fouiller, analyser, comparer, ces soi-disant déclarations de Hugo Chavez. Et ce sont bien des journalistes « sérieux » qui ont repris des rumeurs et s’en sont faits les fourriers.



[
Mis à jour 31 janvier 2010. Deux messages à peu près identiques ont été adressés depuis la mise en ligne de ce billet, l'un à Audrey Fournier, sur le site du Monde, l'autre à Nicolas Moscovici sur le site du Journal du dimanche.
Le message demandait en substance si, devant les preuves accablantes d'une manipulation des informations concernant les déclarations de Hugo Chavez sur « l'implication » des Etats-Unis dans le séïsme de Haïti, les deux journalistes comptaient faire un rectificatif. Rien de bien méchant donc.
Bien entendu, à ce jour aucun rectificatif n'a été publié, mais si mon message a paru tel quel dans les commentaires du blog d'Audrey Fournier, il a été bloqué par le ou les modérateurs du Journal du dimanche. Beau courage ! ]

17/12/2009

roulette de casino, qui veut gagner des millionsPresse en crise. Qui ramassera la mise ?

Revenus publicitaires
en chute libre, lectorat aux abonnés absents, business model introuvable (?), timidité dans l'innovation, plans de départs et de licenciements, des dizaines de titres qui disparaissent, sans compter les fermetures de sites sur le Web. Presses papier et online subissent de plein fouet la dépression économique. Mais au bout du compte, les empires du secteur, en pleine restructuration, pourraient bien, à terme, ramasser la mise… s'il reste quelques choses à ramasser. Quelques pièces du dossier d'un monde en mutation.

Une période fatidique pour les médias

Dans un billet précédent, nous pointions, en cette fin 2009, la triste séquence qui affecte les pure players français et étrangers d'info et la disparition de certains comme soitu.es.
Toutefois, en paraphrasant La Fontaine, si la crise frappe l'ensemble des médias, tous ne meurent pas… ou pas encore.

En effet, dans ce contexte tendu, avec des perspectives de croissance générale atone
le siège du groupe italien Mondadori, près de Milanpour 2010 (officiellement +0,75 %) les grands groupes plurimédias et/ou multimédias, à l'inverse des pure players, détiennent encore les moyens économiques de temporiser. C'est, en tout état de cause, ce qu'ils essayent de faire. Avec comme outil utile, les licenciements. Ceux-ci jouent à plein leur rôle de variable d'ajustement.

A cet égard le groupe italien Mondadori (ci-dessus, son siège près de Milan), dirigé par Marina Berlusconi — la fille du président du conseil italien — offre un bon exemple.
La famille Berlusconi via sa holding Fininvest contrôle 50 % du groupe Mondadori.

Après deux années difficiles (2008-2009), avec des bénéfices en berne (pour les neuf premiers mois de 2009 -54 %) le recul des investissements publicitaires… Mondadori prévoit de diminuer ses effectifs en Italie de 21%. L'objectif est la suppression d'environ 600 postes d'ici à la fin de 2011.

couverture du magazine GraziaLa France n'est pas épargnée. En effet, Mondadori France, qui gère une trentaine de titres, restructure, depuis au moins 2008, en supprimant tous ses titres dit de « niche ». Le groupe après s'être débarrassé, au cours des deux premiers trimestres de 2009 de quatre titres, a annoncé, en novembre, la fin de FHM et La Revue du son et du home cinema, c'est-à-dire une suppression cumulée de 35 postes (source Stratégies). Et cela, bien que le lancement dans l'hexagone de son hebdomadaire Grazia soit un succès. Avec une diffusion entre 180 000 et 200 000 exemplaires par semaine en moyenne (selon un communiqué du groupe italien) et des recettes publicitaires supérieures aux attentes — 33 pages de publicité pour un objectif initial de 20 pages par numéro (Source Stratégies) — Grazia a donc réussi pour l'instant son implantation en France. Mondadori France souhaite désormais se recentrer sur les « formules gagnantes ».

Série noire USA
couverture des magazines américains Mediaweek, Backstage, Billboard, Film Journal International et The Hollywood Reporter
Des titres qui disparaissent d'un trait de plume sur des bilans comptables (parmi ceux-ci beaucoup de journaux régionaux américains Rocky Mountain News à Denver, Seattle Post-Intelligencer de la Hearst Corporation…), des groupes autrefois solides comme Tribune Company qui édite, entre autres, le Los Angeles Times et The Chicago Tribune a dû, fin 2008, se mettre sous la protection de la loi sur les faillites avec une dette s'élevant à 13 milliards de dollars (en novembre 2009, la société demandait au tribunal un sursis, n'étant toujours pas sorti du rouge), les problèmes récurrents de l'illustre Boston Globe, qui a lancé en novembre 2009, une nouvelle offre en ligne : Bostonglobereader.

Les faire-part de décès s'accumulent pour la presse papier des Etats-Unis, pays où une longue et prestigieuse tradition journalistique est ancrée. Et il faut bien remarquer que tout un monde disparaît sous nos yeux, celui de la presse des XIXe et XXe siècles. En effet, la majeure partie de ces journaux américains qui ferment est née, il y a plus d'un siècle.

Et puis symbolique, toujours des Etats-Unis,
la nouvelle nous parvient que le groupe Nielsen Business Media a conclu un deal avec e5 Global Media, dont James Finkielstein devrait prendre la présidence début 2010. Cette nouvelle entité sera constituée conjointement par les fonds d'investissement Pluribus Capital Management et Guggenheim Partners. Ce dernier gère des actifs sous supervision s'élevant à 100 milliards de dollars. Nielsen cède, à cette occasion, quelques-uns de ses fleurons de la presse de divertissement et de business pub : Adweek, Brandweek, Mediaweek, Backstage, Billboard, Film Journal International et The Hollywood Reporter.

couverture du magazine américain Editor and PlublisherQuant à Kirkus Reviews, revue centrée sur les livres, fondée en 1933 et Editor and Publisher (édition papier et site Internet), journal de référence pour les professionnels de la presse et de l'édition, qui ne faisaient pas partie du paquet cadeaux (« cadeaux » à 70 millions de dollars, si l'on en croit certains journaux) ils ferment purement et simplement. Editor and Plublisher disparaît après 125 ans d'existence. Autant dire que des titres de presse aux mains d'un hedge fund, cela n'augure rien de bon. D'ailleurs la stratégie déclarée de e5 Global Media est d'inscrire ces titres, qui sont autant de marques reconnues et leader dans leur domaine, dans une offre diversifiée et globale.

Car le deal comprend aussi l'achat de the Film Expo business (ShoWest, ShowEast, CineAsia, et Cinema Expo International), société qui regroupe parmi les plus prestigieux et importants congrès, marchés et salons professionnels autour du business du cinéma aux Etats-Unis et en Asie (pour la distribution des films américains sur le marché asiatique). En Asie,
Guggenheim Partners est présent à Singapour, Hong-Kong et Mumbai.
Les contenus des différents journaux seront mutualisés avec la mise en place d'une plate-forme commune et rendus payants sur le net. e5 Global Media Print parie sur le développement digital, mobile et « évènements ».
e5 Global Media possède maintenant les principaux journaux d'entertainment américain (production d'infos et de contenus) et les débouchés commerciaux pour le même segment. La boucle est bouclée.


La convergence, un gros mot ?

D'autres, moins ambitieux, ou à plus faibles capitaux, se tournent vers la convergence. Est-ce un gros mot ? En tout cas c'est tendance dans la presse. Une réponse à la crise ? Si la question n'est pas récente, pour de nombreuses entreprises de presse, en effet, une des solutions passe par la convergence. C'est-à-dire la fusion des rédactions papier et Web afin d'établir des passerelles entre les deux modes de communication mais aussi comme solution attrape-pub… et comme allègement de la masse salariale.

Depuis plusieurs années, aux Etats-Unis, des poids lourds du secteur l'ont entreprise (Los Angeles Times, New York Times). En cette fin 2009, c'est au tour des rédactions du Washington Post de converger. En 2005, on se souvient des bisbilles entre les deux rédactions papier et web du Post. Le mouvement ne fait que s'accélérer.

En France aussi ça fusionne. Les Echos voient converger ses rédactions papier et Web après que la direction et les syndicats ont trouvé un accord. Désormais, les journalistes travailleront indifféremment pour tous les supports, avec une reconnaissance du droit d'auteur. C'est l'aboutissement d'une restructuration qui avait débuté en novembre 2008 et qui selon Nicolas Beytout (Pdg de DI group, pôle média de LVMH) devait s'inscrire dans un plan de développement avec pour objectif une croissance de 50 %. On voit ce qu'il en est un an plus tard.

Ironie de l'histoire: dans le même temps, le propriétaire des Echos, Bernard Arnault (LVMH) mandatait la banque Nomura pour vendre le titre, au plus tard dans un an et demi. Même si dans la foulée, un des porte-parole du groupe a démenti l'information.

De fait, les syndicats, comme le SNJ, qui se félicitaient de l'accord, risquent de déchanter avant peu. De nouveaux licenciements devraient intervenir dès 2010.


La convergence, est-elle la panacée ?

Pas sûr répondent les journalistes américains. Des objections apparaissent au sein des rédactions. Car la convergence suppose le rapprochement de deux prés carrés, avec le retour de l'ancestrale querelle des « anciens » et des « modernes ». Les « anciens », venus du papier et fidèles aux techniques journalistiques qui lui sont inhérentes, ne sont pas prêts à abandonner leurs prérogatives aux « modernes», qu'ils ont tendance à considérer, avec condescendance, à peu de chose près comme des techniciens. Les choses évidemment ne sont pas si simples, mais c'est le choc des cultures.

Il faut lire l'excellente enquête de Joe Strupp sur la fusion des rédactions papier et digital sur le site d'Editor and Publisher. « When Will a Web Editor Lead a Major Newsroom? »
On y apprend par exemple que les deux responsables du site Web du Washington Post, Jim Brady et Ju-Don Roberton ont quitté successivement leur fonction car ils considéraient que la convergence des rédactions entraverait la ligne éditoriale et l'innovation sur le Web. Car au fond la question qui parcoure l'article est : « So who has authority ? » Et il ne s'agit pas que d'une question d'ego, mais simplement de savoir comment on veut exercer son métier de journaliste.
Cory Tolbert Haik, rédactrice adjointe à seattletimes.com
Dans le même article d'Editor and Publisher, Cory Tolbert Haik (ci-contre), rédactrice en chef adjointe à SeattleTimes.com, précise amusée, mais pas tant que ça :
« J'ai obtenu une place à la table […] mais la question reste toujours "Qui conduit le bus ? " Ce qui prime c'est le point de vue du print. La conférence de rédaction tourne toujours autour de ce que l'on va imprimer et quelles seront les infos que l'on va diffuser le lendemain dans la version papier. Le site vient en deuxième position, voire en troisième. »
Mais le point de vue des rédacteurs venus du papier trouve aussi sa place dans l'enquête d'Editor and Publisher. Comme celui de Jonathan Landman, qui a supervisé la convergence au sein du New York Times, et qui déclare en substance que le Web est encore est un médium jeune et qu'il aurait été difficile de trouver quelqu'un, venu du Web, assez apte pour diriger le New York Times.

L'artillerie lourde des groupes multimédias

Qui ramassera la mise ? Personne ne peut le prophétiser. Mais tout le monde veut sa part.
Les groupes médias sortent donc l'artillerie lourde, avec des combinaisons financières et des
jetons de casino pour les gagnants réorganisations propres à laminer les indépendants du Net : convergence papier-Web et regroupement des rédactions, convergence nécessaire pour servir les plateformes numériques plurimédias… Acquisitions dans des secteurs complémentaires, avec de formidables moyens pour arroser tous azimuts (mobile, TV, bientôt Kindle et autres Plastic Logic…) et attirer les compétences.

On ne voit pas comment, dans ce contexte, les pure players de l'information pourraient résister.
Un précédent : se souvient-on encore de ce qu'il est advenu de l'espoir qu'avait fait naître l'ouverture des ondes par François Mittterand. L'espoir que cela avait suscité pour certains de pouvoir informer et divertir autrement ? Nada. C'était au siècle dernier, il n'y a pas si longtemps, juste au début de 1980.


Car, si l'offre accrue de services, sur des terminaux de plus en plus différenciés, paraît être une voie d'avenir, il faudra bien alimenter tous les terminaux et autres plateformes numériques en plein développement. Ou bien l'intérêt des groupes se portera ailleurs, ailleurs que sur l'information et les contenus, et serons-nous alors condamner à lire des dépêches à flux tendu, ou du contenu sémantiquement vide mais optimisé pour le référencement ? En somme, une info délivrée sans décryptage, sans mise en perspective, pour un lectorat déjà conditionné par les gratuits distribués dans le métro ou la rue.


La crise, une « divine surprise » ?

Au fond, il se pourrait que cette dépression économique soit une « divine surprise » pour certains patrons de groupe média. Car l'impression générale qui se dégage, au moins à court terme, est que cette dépression, qui touche non seulement la presse et l'information en général, mais aussi et surtout l'ensemble de la société, offre aux groupes de presse, et devrait-on dire, plus largement, à tous les secteurs de l'économie, l'opportunité de restructurer à « moindres frais » et de faire le ménage. Occasion en or d'éliminer, par exemple, les titres peu ou pas rentables, licencier les journalistes sans que personne ne se mobilise ou réagisse, imposer de nouvelles manières de travailler (encore un peu plus de flexibilité, « tous Mojo »)… Et finalement de décider la mort du papier, car la rentabilité passe désormais par d'autres tuyaux et par la dématérialisation.

une montagne de dollars
Fort heureusement, ou malheureusement, beaucoup de patrons de presse, mais aussi des politiciens, des hommes d'affaires, des publicitaires n'ont pas encore tout à fait bien compris le monde digital dans lequel nous sommes entrés.
Ils s'ingénient à penser les questions en fonction des anciens mass média (TV, radio, journal papier…). D'où cette détestation exprimée de façon caricaturale par Jacques Séguéla : « Le Net est la plus grande saloperie qu'aient jamais inventée les hommes.» Le pépé de la pub nous fait une « vieillesse nerveuse », comme aurait dit feu Matthieu Galais.


Cela laisse encore un peu de temps pour les contrer, eux qui veulent imposer des règles obsolètes à un monde qu'ils ne comprennent pas, sinon par la lorgnette de leurs intérêts immédiats. Comme d'ailleurs à chaque fois qu'il y a eu une révolution technique et des nouveaux modes d'expression.


Le mot de la fin à l'« Oracle d'Omaha »

Warren Buffet en couverture du magazine FortuneEn mai 2009, celui que l'on surnomme l'« Oracle d'Omaha », et accessoirement une des deux premières fortunes mondiales, Warren Buffet, actionnaire du Washington Post, et homme qui se piquait d'aimer la presse, prophétisait des pertes sans fin pour la presse américaine, pour laquelle, pensait-il, du point de vue économique, il n'y avait que des questions sans réponse.
Thank you Mister Buffet.

07/12/2009

fermeture de soitu.es, site d'information en ligne espagnolLe site espagnol, Soitu, passe du sommet au gouffre

Soitu.es recevait, le 3 octobre 2009, le prix du meilleur site d'information hors langue anglaise à San Francisco. Ce prix décerné par l'ONA (Online News Association), principale association américaine de journalistes en ligne, consacrait pour la deuxième année consécutive un pure player inventif qui avait su conjuguer qualité de l'information et participatif. Et puis le 27 octobre 2009, la nouvelle tombait : soitu.es cessait de diffuser.


Du zénith au nadir

Soitu.es — qui avait en un peu moins de deux ans, a réussi à créer une vraie communauté autour lui, jusqu'à un million et demi de visiteurs uniques par — n'est pas passé du zénith au nadir en quinze jours. La crise couvait depuis plusieurs mois sur fond de dépression économique mondiale.


La BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argentaria), actionnaire de référence, à hauteur de 49 % — le reste étant détenu par les rédacteurs — et soutien du site depuis ses débuts en 2007, menaçait depuis le krach de l'été 2008 de quitter le navire. Ce qu'elle ne finit pas faire qu'au printemps 2009.
Restaient alors, à soitu.es, les revenus publicitaires (800 000 euros par an). Mais ceux-ci, vite insuffisants, placent le site en grande dépendance. Particulièrement, dans un climat marqué par l'effondrement des investissements publicitaires sur le Web. La direction du site se résout alors à licencier une quinzaine de salariés sur trente-huit. Mais les dés sont jetés et roulent… jusqu'à ce funeste 27 octobre 2009.


Précisons que la BBVA, fondée au Pays basque, loin d'être une petite banque de province, se classe comme le deuxième groupe bancaire d'Espagne et d'Amérique latine et le premier au Mexique via sa filiale Bancomer (source Wikipédia).

gumersindo lafuente, rédacteur en chef de soitu.esLes raisons de l'échec

Dans son dernier édito (repris dans la version online d'El Pais), le jour de la fermeture de soitu.es (27 octobre 2009), Gumersindo Lafuente (ci-contre), son rédacteur en chef, ancien patron de la rédaction du site du quotidien madrilène El Mundo et figure du journalisme ibérique, revient, en forme de mea culpa, sur ce qui a achoppé, en particulier avec son bailleur de fonds, BBVA : « Nous avons eu, dès le départ, le soutien de notre actionnaire de référence, BBVA, sans qui ce rêve n'eût pas été possible. Puis il ajoute, or nous n'avons pas su, dans les derniers mois, convaincre notre partenaire que les projets qui naissent dans un secteur immature et en pleine croissance nécessitent en période de turbulence, de la patience pour trouver leur place.»

Il aura donc manqué du temps à Soitu.es, pour s'imposer, et la capacité de convaincre les financiers qu'un des meilleurs sites d'info d'Espagne détenait à la fois le potentiel et les atouts humains et techniques pour réussir, pourvu qu'on lui en laisse le temps.

salle de rédaction de soitu.es
La rédaction
de Soitu.es





Le temps est une denrée hors de prix. Le monde de la finance, gouverné par une avidité entropique, ignore le mot « patience ». Le retour sur investissement doit être à deux chiffres et quasi-immédiat. « Time is money » n'est pas qu'un poncif du globish pour grands débutants. Dans le monde digital, à l'instar de celui des « atomes », une marque — a fortiori pour des sites d'information —, si elle n'existe pas préalablement, doit bénéficier de temps pour s'imposer. Même si les avis divergent quant à la durée, trois à quatre années paraissent le minimum.


Pure players en voie d'asphyxie ?

Soitu.es est un cas exemplaire de pure player qui, pour ne pas avoir mené une politique de diversification — mais en a-t-il eu le temps ? — s'est retrouvé prisonnier d'une seule source de revenu, la publicité. Publicité à la fois en voie de raréfaction, crise oblige, mais aussi soumise à l'attentisme et au manque d'imagination des publicitaires tétanisés sur des campagnes display inadaptées.

Partout les pure players recherchent des solutions, institutionnelles et/ou individuelles. Ainsi en octobre 2009, anticipant le décret d'application d'une disposition de la loi Hadopi reconnaissant, enfin, le statut d'éditeur en ligne, les principaux représentants des pure players français (Arrêt sur images, Bakchich, Indigo Publications, Mediapart, Rue89, Slate.fr et Terra Eco), rejoints depuis par une trentaine de sites, se sont regroupés au sein du Spiil (Syndicat de la presse indépendante en ligne) afin de faire valoir les droits des pure players auprès de la CPPAP (Commission paritaire des publications et agences de presse) comme tous les autres organes de presse.

L'action du Spiil porte, en particulier, sur la reconnaissance professionnelle des journalistes qui travaillent sur le net et sur les avantages juridiques et économiques dont devraient bénéficier les éditeurs de presse en ligne (
par exemple la baisse de la TVA de 19,6 à 2,1 comme pour la presse papier).
Et puis, en ligne de mire, la cagnotte de vingt millions d'euros qui doit être attribuée, sur trois ans, au titre de l'aide publique à la presse en ligne. Autant dire que tous les éditeurs fourbissent leurs armes.

Sur le plan individuel, des sites explorent des pistes. Par exemple Rue89, partenaire dès l'origine de Soitu.es, recherche comme beaucoup un modèle économique viable en se diversifiant (et en recapitalisant) : produire et fournir du contenu payant, concevoir des sites web et vendre son expertise, développer des partenariats (exemple avec Quebec89).
Mais le site reste économiquement
fragile et n'atteint pas encore le point d'équilibre, tout comme la majeure partie de ses confrères.

Le cas français. Une sombre fin d'année 2009

En cette fin 2009, qu'a-t-on appris ?

Le 2 novembre, Carlo Revelli, un des fondateurs d'Agoravox lançait un appel aux dons sous peine de devoir fermer le portail d'informations participatif et citoyen.
la une du n° 11 de bakchich hebdo
Le 9 novembre, après l'échec (vente de 12 à 15 000 exemplaires, au lieu des 25 000 prévus, pour un tirage de 35 à 40 000 exemplaires [1]) de son journal papier, Bakchich Hebdo, lancé en septembre 2009 (la Une du n°11 de décembre 2009, ci-contre), le site Bakchich se déclarait auprès du tribunal de commerce de Paris en cessation de paiement. Le tribunal de commerce plaçait la société en redressement judiciaire. Le premier trimestre 2010 pourrait être décisif pour Bakchich, qui compte sur de nouveaux investisseurs et l'aide des lecteurs (création du Club des amis de Bakchich, avec pour marraine la comédienne Isabelle Adjani) et un seuil à atteindre de 15 000 exemplaires pour Bakchich Hebdo. De quoi tenir jusqu'à l'éventuelle aide de l'Etat.
[1. Chiffres de diffusion difficiles à vérifier, tant ils changent d'une source à l'autre.]

Début décembre, on apprenait que lepost.fr, appartenant au groupe Le Monde était à vendre. Les rumeurs qui circulent évoquent quelques repreneurs déjà sur les rangs : Pierre Chappaz (Wikio), Pierre Bergé (le patron myopathe en colère) associé à Jacques Rosselin (Vendredi) et Rentabiliweb (le fiasco de la distribution d'argent sur les Champs-Elysées).


A méditer la conclusion du billet-hommage à Soitu.es de Pierre Haski sur Rue89 :
« Dans le même temps, les nouveaux médias Internet expérimentent différents modèles économiques dans un secteur où il n'en existe aucun ayant fait ses preuves et dans un contexte de récession. La mort de Soitu.es montre que tous ne réussiront pas, même si Internet incarne l'avenir de l'information. »

un logo de soitu.esUn signal inquiétant pour les innovateurs

Soitu.es n'a pas démérité. Mais l'inquiétude naît du fait que ce site de qualité, fondé sur un concept séduisant, « l'intelligence collective », conçu et animé par des professionnels, à la créativité reconnue par ses pairs et les infonautes au-delà de ses frontières, reconnu comme un des meilleurs d'Espagne, voire du monde, soit ainsi balayé.
Mauvais signal envoyé à ceux qui voudraient faire preuve d'innovation aussi bien technique qu'éditorial et rester dans la course.


Pas de larmes mais du rhum et de la vodka

E
nfin, dans l'édition en ligne d'El Pais du 27 novembre 2009, Delia Martinez, dans un billet titré « RIP Soitu.es, un funeral festivo » nous rassurait sur l'ambiance : « Pas de pleurs, pas de larmes, juste des gâteaux, des paquets de cacahouètes et des chips, du bon rhum et de la vodka. »

Donc pas de tristesse. D'ailleurs, on annonce la naissance de deux nouveaux sites espagnols : Factual et FronteraD.

Les animateurs du site font preuve pour leur départ du même humour que pour le lancement du site.

Leur vidéo d'adieu ci-dessous : « Españoles, soitu ha morto ».



Lire aussi : Rue89 finaliste des Awards du journalisme Web à San Francisco
Rue89 battu par Soitu.es aux Awards de la presse online à San Francisco
soitu.es dit adieu à ses lecteurs

07/10/2009

Rue89 battu par soitu.es aux Awards de la presse online à San Francisco

L’Online News Association américaine (ONA) a rendu son verdict le 3 octobre 2009 à l’issue de son congrès annuel. Elle attribue, pour la deuxième année consécutive, au site espagnol soitu.es son prix dans la catégorie Site généraliste d’information hors langue anglaise. Rue89, le seul site français en compétition, repart les mains vides, de même que le site argentin lanacion.com.


L’Online News Association américaine, la plus grande association de journalistes en ligne aux États-Unis – donc hautement représentative –, a primé le site espagnol soitu.es dans une catégorie dévolue par les Anglo-saxons… au reste du monde. Le directeur adjoint du site, Borja Echevarria, a reçu le trophée pour soitu.es, comme en 2008.

Toutes catégories confondues, le New York Times a été le grand vainqueur de ces awards. Ce qui n’est ni étonnant ni immérité. Parmi les autres primés : Washington Post, BBC…

La liste des sites couronnées par l'Online News Association



¿Habla español?

L’Espagne à donc le vent en poupe en matière de journalisme en ligne. Les deux dernières années, seuls les Espagnols ont été récompensés : soitu.es et elpais.es. L’espagnol, langue familière à de nombreux Américains d’origine hispanique ou non (près de 43 millions de locuteurs aux USA – source Wikipédia), peut expliquer en grande partie cette constance.

Mais les mérites de soitu.es sont réels. Le site, qui a fait le pari de la qualité en matière d’information tout en accordant une large place au collaboratif, avec des formats originaux, comme celui des correspondants internationaux pour la vida urbana, invente, expérimente, parfois avec un peu trop de profusion, tout en conservant une exigence sur le plan journalistique.


Comment obtenir un award ?

L’ONA motive l’attribution de son award à soitu.es en mettant en avant la politique très Web.2.0 du site, c'est-à-dire par l’importance qu’il donne au participatif, mais aussi par l’addition efficace d’informations exclusives et d’outils agrégatifs comme son module El Selector de Noticias. Cet agrégateur s’avère être ni plus ni moins qu’une revue du Web (en anglais et en espagnol) mais offre une vraie originalité du point de vue de l’ergonomie et de la mise en page.

Ce qui a déterminé l’ONA, c’est le mélange de journalisme traditionnel — le côté pro, qui respecte les usages de la profession — et l’utilisation d’outils spécifiquement Web pour aboutir à une formule qualifiée par l’association américaine de « fresh », tous éléments concourant à la création et au développement d’une authentique marque et à l’imposer comme telle.


soitu.es face à la crise économique

L’obtention de ce prix arrive opportunément pour soitu.es, car après moins de deux ans d’existence (créé à la toute fin 2007), la BBVA, la banque qui accompagnait le site depuis sa création, en tant qu’actionnaire minoritaire, le lâche. Ce pure player, qui n’est donc pas adossé à un journal papier, a dû déjà licencier une quinzaine de personnes sur les 38 employées, et ne peut plus compter que sur la pub comme source de revenus (800 000 euros en 2009).
Le contexte de crise économique étranglant un peu plus la rédaction.


Comme plusieurs pure players, soitu.es, qui s'est imposé comme un site de référence sur le Web en matière d’information, et qui a connu un développement fulgurant — en un peu plus d'un an soitu.es est passé de la catégorie small site à celle de site comptant plus d'1 million de visiteurs uniques par mois) fse trouve confronté à la fragilité de son modèle économique et doit trouver de nouvelles sources de revenue sous peine de disparaître.




Soitu.es et Rue 89, des « transfuges » rencontrent « des transfuges »

Adversaires finalistes des Awards de l’ONA dans la catégorie des sites de plus de 1 million de visiteurs uniques hors langue anglaise, soitu.es et Rue89 ont plus d’un point commun et se connaissent même plutôt bien.

D’un côté, des « transfuges » du site Web d’El Mundo (un des deux grands quotidiens espagnols, l’autre étant
El Pais
).

En effet, une quinzaine de journalistes ont quitté en bloc, en 2006, le site d’El Mundo car ils refusaient une reprise en main de la ligne éditoriale à leurs yeux trop droitière, mais aussi afin de contester les orientations managériales du directeur, Pedro J. Ramírez (dit Pedro J.).


A la tête de cette fronde, le rédacteur en chef, Gumersindo Lafuente, considéré comme une référence dans l’information sur le Web en Espagne et qui avait hissé le site à la première place des sites de la Péninsule. C’est cette équipe qui a formé le noyau dur de soitu.es, bientôt rejoint par d’autres journalistes.

De l’autre, Rue89, fondé quelques mois avant soitu.es, en mai 2007 par des « transfuges » du quotidien Libération : Pierre Haski, Pascal Riché, Laurent Mauriac (et des non-journalistes comme Michel Lévy-Provençal, qui a quitté le journal et blogue sous le nom de mikiane).


Fin 2007, dès le lancement de soitu.es, les deux rédactions ont signé un accord de partenariat portant sur un échange de contenu. A cette occasion, Borja Echevarria, le directeur adjoint de soitu.es, et ancien correspondant à Washington, s’est rendu à Paris afin de rencontrer la direction de Rue89 (photo ci-dessus).

Actuellement, la journaliste Elodie Cuzin, basée à Madrid, fait le lien en travaillant pour les deux sites et la « Selection de noticias » reprend des articles du site parisien.



Attaques contre la presse online

Cette joute entre les deux sites pour l'obtention d'un award de la presse online, joute finalement amicale sur fond collaboratif, change des querelles industrielles et autres coups fourrés des grands groupes de (de moins en moins) presse uniquement tournés vers la prédation, les fusions-acquisitions et les retours sur investissement à deux chiffres.

Et plus particulièrement, à un moment, où les médias traditionnels, paniqués, débordés, pensant avec des logiques inadaptées, attaquent le Web avec des arguments ressassés qui font rimer « Internet » avec « pas net » et « presse en ligne » avec « indigne ».



A consulter :
Rue89 finaliste des Awards de l'Online News Association

Eric Scherer (membre de l’Awards Committee et de l’International Committee de l'ONA et l’un des juges de des prix) sur AFP Mediawatch : Journalisme en ligne : Soitu et le NYT primés à San Francisco

Dans Rue89, 12 09 2009, Pierre Haski répond à ceux qui veulent faire « d'Internet, le bouc émissaire des lâchetés journalistiques ».


Pour le lancement de soitu.es début 2008, la rédaction a communiqué au travers d’un feuilleton en quatre petits films, d’un humour teinté de dérision, parfumé aux années 1970 et légèrement « brick and mortar ».