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09/03/2010

le siège de Condé Nast à New YorkCondé Nast lance sa hotline de délation

Le 1er février 2010, le célèbre groupe de presse états-unien a diffusé, en interne, signée
de John Bellando, le directeur financier, une note de service que s'est procuré The New York Post. Cette note informait les employés de la création d'un système anti-fraude — « Fraud reporting Hotline —, une appellation pudique pour signifier que le tuyau de délation était ouvert aux employés afin qu'ils dénoncent leurs collègues indélicats.

La « Fraud reporting Hotline » invite le personnel à dénoncer… pardon à communiquer, à la direction tout ce que des collègues pourraient faire d'illégal au sein de l'entreprise comme : « communiquer des informations exclusives, tripatouiller la comptabilité, commettre des irrégularités et des falsifications, le vol de biens, de service, voire de cash ».


Keith J. Kelly, l'auteur de l'article du New York Post, prend la peine de préciser que cela concerne tout autant le hacking (voir plus bas) que des remises discount non autorisées sur les prix pratiqués dans la boutique Condé Nast.

Joint par The New York Post, John Bellando s'est défendu : « La fraude est préjudiciable à l'entreprise, et donc à chacun d'entre nous. »

Préjudiciable surtout à son propriétaire, et aussi président du groupe Advance Publication — dont
dépend Condé Nast — le richissime Samuel Irving Newhouse Jr., 83 ans et toujours aux commandes.
Pour l'anecdote, quand on pose à celui-ci la question : « Quel est le but et quelle est la vocation de son groupe ? » Il répond sur le ton de l'évidence, même s'il s'y glisse un peu de provocation : « Make money ». « gagner de l'argent ».

Samuel Irving Newhouse jr. propriétaire de Condé NastA ce jour , les premiers résultats du dispositif de surveillance réciproque entre salariés sont plutôt maigres : un employé de la boutique Wired, sis à New York, a été licencié et un autre, juste suspect, serait sous le coup d'une enquête pour avoir « touché » 10 000 $ en espèces pour « des conseils ». Pas de quoi fouetter un chat.

Keith J. Kelly. « Condé Nast creates employee fraud hotline ». The New York Post
, 2 février 2010.

[Ci-dessus Samuel Irving Newhouse Jr.]


La délation en entreprise : une pratique légale aux Etats-Unis


Aux Etats-unis, ce dispositif de délation, avec pour objectif de pointer les actes véritablement délictueux, au sein de l'entreprise est parfaitement autorisé depuis la loi Sarbanes-Oxley (Sarbanes-Oxley Act ou SOX, loi adoptée en 2002) — et son article 301 —, votée à la suite des nombreux scandales financiers à la charnière des années 2000, comme le scandale Enron.
Précision, elle concerne les entreprises cotées.

La SOX, bien entendu, ne se résume pas à ce seul élément, mais s'inscrit dans un cadre général qui a pour but une meilleure gouvernance et surtout une plus grande transparence afin que les actionnaires et les investisseurs puissent contrôler, in fine, la réalité financière de l'entreprise dans laquelle ils ont investie. Soit une forme d'audit.

En outre, cette loi a une valeur d'extraterritorialité. Ce qui signifie que des entreprises états-uniennes basées à l'étranger peuvent, selon le droit états-unien, s'en prévaloir partout où elles exercent leur activité. La France s'est doté, en 2003, d'une loi qui va dans le même sens que la SOX, la LSF, loi de sécurité financière.
A contrario, les entreprises étrangères implantées sur le sol américain sont soumises à l'application de la loi Sarbanes-Oxley et non à leur législation d'origine.

En France, en 2005, la Cnil s'était fermement opposée à deux projets de délation en entreprise, ceux de Mc Donalds France et CEAC (Compagnie européenne d'accumulateurs). Là encore, les entreprises, selon la novlangue managériale, avaient utilisé pour le mouchardage entre collègues d'un euphémisme : « ligne éthique ».
On peut imaginer, en France, comme ailleurs, les problèmes de dénonciation calomnieuse qui pourraient être induits par ce type de législation, d'autant que celle-ci repose sur l'anonymat de ses « informateurs ».
La dénonciation calomnieuse, en France, tombe sous le coup de l'article 226-10 du Code pénal, article qui inclut les dénonciations en entreprise. Elle est punie de cinq ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende.



entrée du siège de News Corp à New YorkThe New York Post, une feuille peu reluisante

Bien que l'information concernant la création de la hotline de délation interne soit avérée, le fait qu'elle soit diffusée par le New York Post ne manque pas d'être paradoxal.

En effet, The New York Post, qui appartient au groupe News Corp (Rupert Murdoch), adopte, en général, une ligne éditoriale plutôt populiste et racoleuse, du genre tabloïd, à la fois par son format (pour l'édition papier évidemment) et pour ce que cela signifie de tapageur et de recherche du scandale.
Ce titre n'hésitant pas à tomber dans le nauséabond, pour ne pas dire plus, comme en février 2009, lorsqu'il avait publié un dessin sujet à interprétations et qui avait créé la polémique outre-Atlantique.

Le dessin du cartoonist Sean Delonas (dont les cibles habituelles sont les gays et lesbiennes, les noirs et les démocrates) montrait des policiers qui tiraient sur un singe, et l'un deux disait : « Ils devront trouver quelqu'un d'autre pour écrire le prochain projet de relance. » Nombreux furent ceux qui y virent une allusion au président Barack Obama, allusion raciste à peine voilée. Le tollé fut tel que la direction du New York Post dut présenter ses excuses.

Cela étant précisé, et même si on éprouve un certain malaise à citer cette source (reprise par de nombreux journaux et sites aux Etats-Unis), sur le fond, il reste qu'en termes d'image, la démarche de
Condé Nast ressemble à une belle boulette, d'autant plus dommageable qu'elle émane d'un groupe de presse qui sait d'habitude très bien communiquer. En outre, cette attitude ne cadre pas avec le positionnement haut de gamme et de qualité de ses titres qui ont pour nom : Vogue, GQ, Glamour, Vanity Fair, Gourmet, Wired, The New Yorker… Avec à leurs têtes des journalistes de renom comme Graydon Carter (Vanity Fair) ou la très redoutée Anna Wintour (Vogue). En somme, un mystère.

La morale de l'histoire : Condé Nast s'est fourvoyé dans cette mise en place d'une « Fraude reporting hotline », Condé Nast devient aux yeux de l'opinion, selon un jeux de mots facile : « Condé Nasty ». (« Condé déplaisant, méchant, horrible »)


couverture de Brides, janvier 2010Crise économique et harcèlement des salariés

Le New York Post a enfoncé le clou dans un autre article moqueur, dans lequel la direction de Condé Nast était comparée à la série télévisée Les Experts.
A cela — encore un cran plus bas — dans l'édition du 8 janvier 2010, le New York Post, toujours sous la plume de
Keith J. Kelly, a « révélé » (« Condé Nast boob-job exec is gone in a flash ») qu'une employée du magazine Brides (groupe Condé Nast) a été licenciée sans indemnité pour avoir montrer sa poitrine à deux collègues féminines, pour « authentifier » les résultats d'une opération de chirurgie esthétique. L'employée a porté plainte contre Condé Nast, en précisant que la scène avait eu lieu dans son bureau fermé ("It was within the confines of my office, behind closed doors").

The New York Post
insiste sur le harcèlement dont serait l'objet les employés de Condé Nast après l'arrêt de plusieurs titres en 2009. Or, l'information venant d'un titre de News Corp (propriété de Rupert Murdoch, qui ne passe pas pour un patron « progressiste »), nous sommes en droit de nous interroger sur les intentions. Comme on le dit dans les milieux sportifs : « The New York Post marque Condé Nast à la culotte. » Nous sommes loin de la confraternité de rigueur (et de façade ?)
de la presse française.

The New York Post a beau jeu de dénoncer la situation interne du groupe concurrent. En effet, Condé Nast, qui a connu une sombre année 2009 — son bilan annuel s'est soldé par l'arrêt de six magazines et près de 400 licenciements, semble s'enfoncer encore un peu plus dans le marasme en ce début de 2010.

La publicité a chuté de 30 % depuis le début janvier 2010 sur l'ensemble des titres et une nouvelle vague de licenciements est à prévoir. Le PDG du groupe, Chuck Townsend, a adressé une note, le 5 mars 20010, aux employés de Condé Nast dont le titre est déjà un programme : « Managing through Challenging Time » (« Manager par temps difficile »). Mémo à la fois lénifiant et lourd de menace sur le plan social. Entre les lignes, on peut lire les futurs licenciements, voire l'arrêt de titres pas assez rentables.

couverture de GQ, décembre 2009Les hackers au cœur de l'affaire de la hotline de Condé nast

Pour expliquer la création de la hotline (« Fraud reporting hotline ») les dirigeants de Condé Nast se retranchent derrière une affaire (réelle) de hacking dont ses titres ont été la cible en novembre 2009.
En effet, Condé Nast incrimine un hacking de ses principaux titres, pour avoir retrouvé sur imagebarn.com, puis Bayimg.com (le site d'hébergement d'images de The Pirate Bay) des photos exclusives, en particulier des couvertures comme celles de GQ de décembre 2009 [ci-contre, avec Barack Obama, président des Etats-Unis], avant parution, mais cela concerne aussi Vogue, Teen, Brides, Glamour, Lucky et Wired. Il s'agit donc bien d'une attaque en règle.

Une plainte fédérale a d'ailleurs été déposée dans l'Etat de New York. Or,
le ou les hackers n'ont pu être identifiés, c'est pourquoi la plainte est portée contre John Does 1-5, l'équivalent en France d'une plainte contre X.

A la fin décembre 2009, un juge fédéral assignait AT&T et Google à délivrer les identités des hackers.

Enfin, au-delà de ce qui ne s'apparente pas à une simple anecdote, et sans vouloir verser a tout prix dans la théorie du complot,
ce hacking ressemble fort à une tentative de déstabilisation. On peine à comprendre les enjeux.


[Ci-dessus, une des couvertures piratées avec Barack Obama]


La plainte de Condé Nast déposée devant le tribunal fédéral de New York.
(cliquer sur « Full screen » pour voir le document en plein écran.)

17/12/2009

roulette de casino, qui veut gagner des millionsPresse en crise. Qui ramassera la mise ?

Revenus publicitaires
en chute libre, lectorat aux abonnés absents, business model introuvable (?), timidité dans l'innovation, plans de départs et de licenciements, des dizaines de titres qui disparaissent, sans compter les fermetures de sites sur le Web. Presses papier et online subissent de plein fouet la dépression économique. Mais au bout du compte, les empires du secteur, en pleine restructuration, pourraient bien, à terme, ramasser la mise… s'il reste quelques choses à ramasser. Quelques pièces du dossier d'un monde en mutation.

Une période fatidique pour les médias

Dans un billet précédent, nous pointions, en cette fin 2009, la triste séquence qui affecte les pure players français et étrangers d'info et la disparition de certains comme soitu.es.
Toutefois, en paraphrasant La Fontaine, si la crise frappe l'ensemble des médias, tous ne meurent pas… ou pas encore.

En effet, dans ce contexte tendu, avec des perspectives de croissance générale atone
le siège du groupe italien Mondadori, près de Milanpour 2010 (officiellement +0,75 %) les grands groupes plurimédias et/ou multimédias, à l'inverse des pure players, détiennent encore les moyens économiques de temporiser. C'est, en tout état de cause, ce qu'ils essayent de faire. Avec comme outil utile, les licenciements. Ceux-ci jouent à plein leur rôle de variable d'ajustement.

A cet égard le groupe italien Mondadori (ci-dessus, son siège près de Milan), dirigé par Marina Berlusconi — la fille du président du conseil italien — offre un bon exemple.
La famille Berlusconi via sa holding Fininvest contrôle 50 % du groupe Mondadori.

Après deux années difficiles (2008-2009), avec des bénéfices en berne (pour les neuf premiers mois de 2009 -54 %) le recul des investissements publicitaires… Mondadori prévoit de diminuer ses effectifs en Italie de 21%. L'objectif est la suppression d'environ 600 postes d'ici à la fin de 2011.

couverture du magazine GraziaLa France n'est pas épargnée. En effet, Mondadori France, qui gère une trentaine de titres, restructure, depuis au moins 2008, en supprimant tous ses titres dit de « niche ». Le groupe après s'être débarrassé, au cours des deux premiers trimestres de 2009 de quatre titres, a annoncé, en novembre, la fin de FHM et La Revue du son et du home cinema, c'est-à-dire une suppression cumulée de 35 postes (source Stratégies). Et cela, bien que le lancement dans l'hexagone de son hebdomadaire Grazia soit un succès. Avec une diffusion entre 180 000 et 200 000 exemplaires par semaine en moyenne (selon un communiqué du groupe italien) et des recettes publicitaires supérieures aux attentes — 33 pages de publicité pour un objectif initial de 20 pages par numéro (Source Stratégies) — Grazia a donc réussi pour l'instant son implantation en France. Mondadori France souhaite désormais se recentrer sur les « formules gagnantes ».

Série noire USA
couverture des magazines américains Mediaweek, Backstage, Billboard, Film Journal International et The Hollywood Reporter
Des titres qui disparaissent d'un trait de plume sur des bilans comptables (parmi ceux-ci beaucoup de journaux régionaux américains Rocky Mountain News à Denver, Seattle Post-Intelligencer de la Hearst Corporation…), des groupes autrefois solides comme Tribune Company qui édite, entre autres, le Los Angeles Times et The Chicago Tribune a dû, fin 2008, se mettre sous la protection de la loi sur les faillites avec une dette s'élevant à 13 milliards de dollars (en novembre 2009, la société demandait au tribunal un sursis, n'étant toujours pas sorti du rouge), les problèmes récurrents de l'illustre Boston Globe, qui a lancé en novembre 2009, une nouvelle offre en ligne : Bostonglobereader.

Les faire-part de décès s'accumulent pour la presse papier des Etats-Unis, pays où une longue et prestigieuse tradition journalistique est ancrée. Et il faut bien remarquer que tout un monde disparaît sous nos yeux, celui de la presse des XIXe et XXe siècles. En effet, la majeure partie de ces journaux américains qui ferment est née, il y a plus d'un siècle.

Et puis symbolique, toujours des Etats-Unis,
la nouvelle nous parvient que le groupe Nielsen Business Media a conclu un deal avec e5 Global Media, dont James Finkielstein devrait prendre la présidence début 2010. Cette nouvelle entité sera constituée conjointement par les fonds d'investissement Pluribus Capital Management et Guggenheim Partners. Ce dernier gère des actifs sous supervision s'élevant à 100 milliards de dollars. Nielsen cède, à cette occasion, quelques-uns de ses fleurons de la presse de divertissement et de business pub : Adweek, Brandweek, Mediaweek, Backstage, Billboard, Film Journal International et The Hollywood Reporter.

couverture du magazine américain Editor and PlublisherQuant à Kirkus Reviews, revue centrée sur les livres, fondée en 1933 et Editor and Publisher (édition papier et site Internet), journal de référence pour les professionnels de la presse et de l'édition, qui ne faisaient pas partie du paquet cadeaux (« cadeaux » à 70 millions de dollars, si l'on en croit certains journaux) ils ferment purement et simplement. Editor and Plublisher disparaît après 125 ans d'existence. Autant dire que des titres de presse aux mains d'un hedge fund, cela n'augure rien de bon. D'ailleurs la stratégie déclarée de e5 Global Media est d'inscrire ces titres, qui sont autant de marques reconnues et leader dans leur domaine, dans une offre diversifiée et globale.

Car le deal comprend aussi l'achat de the Film Expo business (ShoWest, ShowEast, CineAsia, et Cinema Expo International), société qui regroupe parmi les plus prestigieux et importants congrès, marchés et salons professionnels autour du business du cinéma aux Etats-Unis et en Asie (pour la distribution des films américains sur le marché asiatique). En Asie,
Guggenheim Partners est présent à Singapour, Hong-Kong et Mumbai.
Les contenus des différents journaux seront mutualisés avec la mise en place d'une plate-forme commune et rendus payants sur le net. e5 Global Media Print parie sur le développement digital, mobile et « évènements ».
e5 Global Media possède maintenant les principaux journaux d'entertainment américain (production d'infos et de contenus) et les débouchés commerciaux pour le même segment. La boucle est bouclée.


La convergence, un gros mot ?

D'autres, moins ambitieux, ou à plus faibles capitaux, se tournent vers la convergence. Est-ce un gros mot ? En tout cas c'est tendance dans la presse. Une réponse à la crise ? Si la question n'est pas récente, pour de nombreuses entreprises de presse, en effet, une des solutions passe par la convergence. C'est-à-dire la fusion des rédactions papier et Web afin d'établir des passerelles entre les deux modes de communication mais aussi comme solution attrape-pub… et comme allègement de la masse salariale.

Depuis plusieurs années, aux Etats-Unis, des poids lourds du secteur l'ont entreprise (Los Angeles Times, New York Times). En cette fin 2009, c'est au tour des rédactions du Washington Post de converger. En 2005, on se souvient des bisbilles entre les deux rédactions papier et web du Post. Le mouvement ne fait que s'accélérer.

En France aussi ça fusionne. Les Echos voient converger ses rédactions papier et Web après que la direction et les syndicats ont trouvé un accord. Désormais, les journalistes travailleront indifféremment pour tous les supports, avec une reconnaissance du droit d'auteur. C'est l'aboutissement d'une restructuration qui avait débuté en novembre 2008 et qui selon Nicolas Beytout (Pdg de DI group, pôle média de LVMH) devait s'inscrire dans un plan de développement avec pour objectif une croissance de 50 %. On voit ce qu'il en est un an plus tard.

Ironie de l'histoire: dans le même temps, le propriétaire des Echos, Bernard Arnault (LVMH) mandatait la banque Nomura pour vendre le titre, au plus tard dans un an et demi. Même si dans la foulée, un des porte-parole du groupe a démenti l'information.

De fait, les syndicats, comme le SNJ, qui se félicitaient de l'accord, risquent de déchanter avant peu. De nouveaux licenciements devraient intervenir dès 2010.


La convergence, est-elle la panacée ?

Pas sûr répondent les journalistes américains. Des objections apparaissent au sein des rédactions. Car la convergence suppose le rapprochement de deux prés carrés, avec le retour de l'ancestrale querelle des « anciens » et des « modernes ». Les « anciens », venus du papier et fidèles aux techniques journalistiques qui lui sont inhérentes, ne sont pas prêts à abandonner leurs prérogatives aux « modernes», qu'ils ont tendance à considérer, avec condescendance, à peu de chose près comme des techniciens. Les choses évidemment ne sont pas si simples, mais c'est le choc des cultures.

Il faut lire l'excellente enquête de Joe Strupp sur la fusion des rédactions papier et digital sur le site d'Editor and Publisher. « When Will a Web Editor Lead a Major Newsroom? »
On y apprend par exemple que les deux responsables du site Web du Washington Post, Jim Brady et Ju-Don Roberton ont quitté successivement leur fonction car ils considéraient que la convergence des rédactions entraverait la ligne éditoriale et l'innovation sur le Web. Car au fond la question qui parcoure l'article est : « So who has authority ? » Et il ne s'agit pas que d'une question d'ego, mais simplement de savoir comment on veut exercer son métier de journaliste.
Cory Tolbert Haik, rédactrice adjointe à seattletimes.com
Dans le même article d'Editor and Publisher, Cory Tolbert Haik (ci-contre), rédactrice en chef adjointe à SeattleTimes.com, précise amusée, mais pas tant que ça :
« J'ai obtenu une place à la table […] mais la question reste toujours "Qui conduit le bus ? " Ce qui prime c'est le point de vue du print. La conférence de rédaction tourne toujours autour de ce que l'on va imprimer et quelles seront les infos que l'on va diffuser le lendemain dans la version papier. Le site vient en deuxième position, voire en troisième. »
Mais le point de vue des rédacteurs venus du papier trouve aussi sa place dans l'enquête d'Editor and Publisher. Comme celui de Jonathan Landman, qui a supervisé la convergence au sein du New York Times, et qui déclare en substance que le Web est encore est un médium jeune et qu'il aurait été difficile de trouver quelqu'un, venu du Web, assez apte pour diriger le New York Times.

L'artillerie lourde des groupes multimédias

Qui ramassera la mise ? Personne ne peut le prophétiser. Mais tout le monde veut sa part.
Les groupes médias sortent donc l'artillerie lourde, avec des combinaisons financières et des
jetons de casino pour les gagnants réorganisations propres à laminer les indépendants du Net : convergence papier-Web et regroupement des rédactions, convergence nécessaire pour servir les plateformes numériques plurimédias… Acquisitions dans des secteurs complémentaires, avec de formidables moyens pour arroser tous azimuts (mobile, TV, bientôt Kindle et autres Plastic Logic…) et attirer les compétences.

On ne voit pas comment, dans ce contexte, les pure players de l'information pourraient résister.
Un précédent : se souvient-on encore de ce qu'il est advenu de l'espoir qu'avait fait naître l'ouverture des ondes par François Mittterand. L'espoir que cela avait suscité pour certains de pouvoir informer et divertir autrement ? Nada. C'était au siècle dernier, il n'y a pas si longtemps, juste au début de 1980.


Car, si l'offre accrue de services, sur des terminaux de plus en plus différenciés, paraît être une voie d'avenir, il faudra bien alimenter tous les terminaux et autres plateformes numériques en plein développement. Ou bien l'intérêt des groupes se portera ailleurs, ailleurs que sur l'information et les contenus, et serons-nous alors condamner à lire des dépêches à flux tendu, ou du contenu sémantiquement vide mais optimisé pour le référencement ? En somme, une info délivrée sans décryptage, sans mise en perspective, pour un lectorat déjà conditionné par les gratuits distribués dans le métro ou la rue.


La crise, une « divine surprise » ?

Au fond, il se pourrait que cette dépression économique soit une « divine surprise » pour certains patrons de groupe média. Car l'impression générale qui se dégage, au moins à court terme, est que cette dépression, qui touche non seulement la presse et l'information en général, mais aussi et surtout l'ensemble de la société, offre aux groupes de presse, et devrait-on dire, plus largement, à tous les secteurs de l'économie, l'opportunité de restructurer à « moindres frais » et de faire le ménage. Occasion en or d'éliminer, par exemple, les titres peu ou pas rentables, licencier les journalistes sans que personne ne se mobilise ou réagisse, imposer de nouvelles manières de travailler (encore un peu plus de flexibilité, « tous Mojo »)… Et finalement de décider la mort du papier, car la rentabilité passe désormais par d'autres tuyaux et par la dématérialisation.

une montagne de dollars
Fort heureusement, ou malheureusement, beaucoup de patrons de presse, mais aussi des politiciens, des hommes d'affaires, des publicitaires n'ont pas encore tout à fait bien compris le monde digital dans lequel nous sommes entrés.
Ils s'ingénient à penser les questions en fonction des anciens mass média (TV, radio, journal papier…). D'où cette détestation exprimée de façon caricaturale par Jacques Séguéla : « Le Net est la plus grande saloperie qu'aient jamais inventée les hommes.» Le pépé de la pub nous fait une « vieillesse nerveuse », comme aurait dit feu Matthieu Galais.


Cela laisse encore un peu de temps pour les contrer, eux qui veulent imposer des règles obsolètes à un monde qu'ils ne comprennent pas, sinon par la lorgnette de leurs intérêts immédiats. Comme d'ailleurs à chaque fois qu'il y a eu une révolution technique et des nouveaux modes d'expression.


Le mot de la fin à l'« Oracle d'Omaha »

Warren Buffet en couverture du magazine FortuneEn mai 2009, celui que l'on surnomme l'« Oracle d'Omaha », et accessoirement une des deux premières fortunes mondiales, Warren Buffet, actionnaire du Washington Post, et homme qui se piquait d'aimer la presse, prophétisait des pertes sans fin pour la presse américaine, pour laquelle, pensait-il, du point de vue économique, il n'y avait que des questions sans réponse.
Thank you Mister Buffet.

19/09/2009

salle rédaction d'un journal onlineRue89 finaliste des Awards du journalisme Web à San Francisco

Le 31 août 2009, l’Online News Association américaine (ONA) a publié la liste des finalistes pour le titre de meilleurs sites de journalisme en ligne en 2009. Rue89 est le seul site français retenu, toutes catégories confondues. Il a pour concurrents dans la catégorie Site généraliste hors langue anglaise, lanacion (Argentine) et soitu (Espagne).

Du 1er au 3 octobre 2009,
lors de sa convention annuelle qui se tiendra à San Francisco, l'ONA (principale organisation de journalistes en ligne aux Etats-Unis) fêtera ses dix ans d’existence et attribuera ses Awards le jour de la clôture, le 3 octobre.
L'impétrant de la catégorie dans laquelle concoure Rue89 recevra un prix de 3 000 US$ (environ 2 000 €).

bannière de l'online news associationEnfin, on peut déjà avancé un pronostic : une catégorie n'aura ni gagnant ni perdant, celle de Blogueur (catégorie small site) puisqu'elle figure dans la liste des prix mais sans nommés. Ce qui est très surprenant et nécessiterait d'être expliquer par les organisateurs.

Un problème de moins pour les jurés parmi lesquels
siègera le Français Eric Scherer de l’AFP, membre du Awards Committee.

Les critères de sélection transparents de l’ONA

L’ONA organise l'attribution de ses Awards sur des critères quantifiables et sur la base d'usages professionnels précis qui renvoient à « la bonne pratique » du journalisme sur le web.
L'entreprise, louable de par sa transparence, mériteraient de faire un peu plus école, ne serait-ce que dans ce cher hexagone :


  • Plus d’un million de visiteurs uniques par mois
  • Respecter les standards de la profession de journaliste
  • Remplir une mission éditoriale avec un contenu de qualité
  • Servir avec efficacité son public
  • Optimiser l’utilisation des outils spécifiques au Web
  • User avec excellence :
de l'interactivité du rich media
de l’ergonomie
des outils communautaires (web.2).

Des critères qui ont l’avantage d’exclure une pseudo subjectivité à la française (le côté « artiste », si prisé par ici), qui recouvre d’un voile (pas pudique du tout) les petits arrangements entre amis lors des différents raouts « familiaux » que sont les remises de prix (César, Molière, Victoires de la Musique…).



Peu ou pas de sites français nommés par l'ONA

logo du site Rue89Si Rue89 figure dans le trio de finaliste dans sa catégorie, a contrario, on remarque l’absence des médias en ligne français, pure players ou bimédias.
En 2008, seul un site français avait été nommé par l’ONA
:
Blogtrotters, le pure player de Tristan Mendès-France et Alban Fischer.

A regarder de près la liste des sites retenus, les États-Uniens demeurent fidèles à eux-mêmes et à leur tropisme américano-américain, ou du moins anglo-saxon. Ils privilégient les sites de langue anglaise (même phénomène que dans le cinéma ou la musique) et laisse la portion congrue aux médias s’exprimant dans une autre langue, exceptée l’Espagnol, deuxième langue la plus pratiquée aux États-Unis, voire la première désormais dans certaines régions.
Est-ce un hasard
si El Pais et le pure player soitu.es, créé par des dissidents du bimédia El Mundo, furent couronnés en 2008. Ce qui ne retire rien à leur qualité et leur créativité de journaux en ligne.

Des médias français online frileux

Or, ce tropisme Etats-Uniens – cette vision américano-centrée – n'explique pas tout, même s'il est déterminant. Pas plus de médias allemands, italiens... ne sont à l'honneur.

En observant le paysages de la presse en ligne française, on peut avancer quelques explications sur l’absence de représentants français dans la liste finale des Awards de l'ONA.
Explication qui sont à chercher du côté de l'économique, bien sûr, mais aussi du côté du manque criant d'innovation, d'imagination et de freins culturels empêchant d'envisager tout le partie à tirer du foisonnement créatif du Web, et pas seulement sur le plan de la technophilie.
Sauf à reprendre, tel quel, ce qui a fait ses preuves ailleurs, à la manière des programmes TV français toujours à la traine de plusieurs saisons sur ce qui se fait outre-Atlantique.


Surtout absents de la liste de l’ONA, les médias traditionnels français (hebdos et quotidiens) qui diffusent sur la toile. Il faut croire qu’ils se révèlent peu inventifs, ou frileux, quant à l’usage par exemple des outils spécifiques du Web et du rich média en particulier.
Souvent ils continuent de penser print quant il faudrait penser Web.

Hors pure players, et encore, quel site d’information en France expérimente les nouveaux outils ou invente de nouveaux formats à la manière du New York Times ? ou dans le domaine du photojournalisme à celle de MediaStorm ?


logos de mediapart arret sur image bakchich slate Les pure players français à la peine

Après l’émergence de pure players se voulant vraiment en phase avec le journalisme digital et ses outils et format en devenir permanent, créés pour la plupart par des journalistes venues de la presse écrite (Rue89, Mediapart, Bakchich, Arrêt sur image et dernièrement Slate), le collapsus boursier de septembre 2008, la baisse des investissements publicitaires (et parfois leur retrait pur et simple) et les difficultés récurrentes que rencontrent les pure players à exister et à durer en inventant un modèle économique viable – et surtout une autre façon de faire du journalisme et d'informer – n’incitent guère à l’optimisme et au lancement de nouveaux projets d’envergure.

Alors, d'aucuns, pour sortir de la crise ou en "adoucir" les effets, proposent de revenir aux vieilles solutions, celles qui marchaient avant... avant le Web, bien entendu. Ceux-là prônent le retour ou l’élargissement de l’accès payant à l’information. Le
journal Libération annonçait en septembre 2009 qu'il passerait partiellement au payant.

La contre-offensive du payant (la loi Hadopi est un des éléments de cette manoeuvre) est lancée et pas seulement pour l'info : musique, cinéma…

Gratuit ou payant ?


Ce débat omniprésent
gratuit-payant, jusque-là plutôt de basse intensité, a été relancé par Rupert Murdoch qui annonçait en août 2009 une perte 3,4 milliards de dollars pour son groupe News Corporation (Wall Street Journal, The Times, New York Post…) et revenir au payant pour les sites de ses journaux. Inquiétant. Du côté de Prisma Presse (groupe allemand Gruner & Jahr - Bertelsman qui publie Capital, Géo, Femme actuelle, Gala…), la direction annonçait début septembre 2009 un plan de quarante-cinq départs volontaires sur quelque mille salariés.

Outre le secteur marketing, la rumeur veut que les principales victimes seraient celles travaillant pour le Web, auxquelles il serait proposé environ un an de salaire pour leur départ.
Que deviendront les sites ?
Certains patrons de presse et de rédaction rêvent peut-être, encore en sourdine, que des automates gèrent la maintenance de sites Web alimentés par des dépêches.
Messieurs, autrefois cela s'appelait des téléscripteurs.

Pour ceux qui voudraient prendre connaissance des sites online en compétition (et se constituer un répertoire fort utile de sites) voir ci-dessous:

La liste des finalistes pour les 2009 Online Journalism Awards