15/05/2010

Portrait d'Ethan Hawkes, le personnage principal de La Femme du Ve, adaptée du romancier Douglas KennedyEthan Hawkes tourne à Paris un film d'après Douglas Kennedy

Qui aurait pu imaginer que l'étoile montante du cinéma états-unien, débarquée dans la capitale avec femme et enfant, en avril 2010, était dans la place pour passer plusieurs jours, en toute discrétion, dans le XVIIIe arrondissement de Paris — un quartier populaire — pour tourner des séquences de The Woman of Fith. En l'occurence, le nouveau film du réalisateur d'origine polonaise Pawel Pawlikowski (My Summer of Love,
Last Ressort). A ses côtés, les cinéphiles retrouveront Kristin Scott Thomas (Largo Winch, Ne le dis à personne, et, Elle s'appelait Sarah, réalisé par Gilles Paquet-Brenner d'après le roman à succès de Tatiana de Rosnay, film dont la sortie est prévue en octobre 2010).


Dans The Woman of Fith — tiré
d'un roman de Douglas Kennedy, et désormais adapté au cinéma par l'auteur lui-même — Ethan Hawkes (Le Cercle des poètes disparus, Bienvenue à Gattaca, Assaut sur le central 13), actuellement à l'affiche dans L'Elite de Brooklyn (réal. Antoine Fuqua) aux côtés de Richard Gere, interprète le rôle d'Harry Ricks, professeur d'université et écrivain états-unien en rupture de ban, à la fois professionnel, familial, identitaire… — qui débarque à Paris, apparemment en touriste, mais un touriste en fuite.
Dans ce
roman à succès, sorte de « thriller social » paru en France sous le titre La Femme du Ve (2007), Harry Ricks va faire l'expérience d'une sombre glissade qui l'amènera plus à fréquenter Turcs, Kurdes et Sri Lankais du Xe arrondissement que les salles du musée du Louvre ou les boutiques clinquantes des Champs-Élysées. Le livre oscille, alors, pour le meilleur et parfois pour le moins convaincant, entre réel et imaginaire, naturalisme ethnique et fantastique social.

Tournage à Paris dans le respect de l'univers de Douglas Kennedy

A première vue, par le choix des lieux de tournage dans la capitale, Pawel Pawlikowski a voulu respecter l'univers parisien décrit dans le roman de Douglas Kennedy. D'une part, il y a le Paris intello, ou qui se veut tel, ancré dans le Quartier latin, en l'occurrence le Ve arrondissement, et d'autre part le Paris des immigrés, des marginaux, des laissés-pour-compte, loin des circuits balisés pour touristes. Dans le roman initial, le Xe arrondissement servait de cadre à la dégringolade d'Harry Ricks. Pawel Pawlikowski pour son film a choisi de tourner dans le XVIIIe arrondissement, comme nous allons le voir.

Rue des Poissonniers, l'équipe de tournage de La Femme du Ve est à pied d'œuvre. Paris XVIIIe, avril 2010.


Rue des Poissonniers, Paris. Tournage du film La Femme du Ve, avec Ethan Hawkes © Harry Fandor

Tournage dans un Paris qui disparaît

Hotel restaurant Au bon coin, lieu de tournage pour La Femme du Ve de Pawel Pawlikowski. © Harry FandorTout commence, à l'amorce d'avril 2010, dans ce coin paumé du XVIIIe arrondissement, frontalier d'anciennes friches industrielles de la SNCF, plus ou moins réhabilitées en immeubles de bureaux et d'habitations. Là, où une partie de la France d'en bas tente de survivre sans histoire(s) dans la capitale.

Signe avant-coureur : dès ce-même mois d'avril, des artisans (ou des décorateurs ?) entreprennent des travaux dans un ancien hôtel restaurant, nommé, on le suppose, ironiquement, Au bon coin (photo ci-contre).
Les travaux font même croire à certains habitants du quartier que le restaurant va rouvrir. Et, par parenthèse, ce regain d'activité colle une suée au patron de la brasserie PMU, quasiment en face, dans la rue Championnet, l'H'OS KF, qui redoutait la venue d'un nouveau concurrent, si près de son commerce.

Bientôt, à l'
angle des rues Poissonniers et Boinod, avec le Sacré Cœur de Montmartre en fond de décor, là-haut; l'inquiétude s'apaise : de gros camions blancs de régie investissent la chaussée accompagnés d'une équipe de repérage et de machinos bardés d'outils; des borgnioles sont prestement appliqués sur les fenêtres pour masquer la lumière; de puissants projecteurs installés, acrobatiquement, dans les étages, avec leurs groupes électrogènes dédiés. En somme, une équipe de cinéma, en toute discrétion, prend possession des lieux. Il faut le souligner dans l'indifférence générale.

A midi, toute l'équipe se retrouve
pour déjeuner sous un velum dressé dans un angle de la rue des Poissonniers. Personne ne semble le remarquer, mais dans d'autres circonstances, certains riverains font état de jets de pierres inquiétants contre les bâtiments et même envers les passants. Etrange apathie en cette circonstance de tournage.

Mais surtout, au final : aux inquiets ou aux optimistes, l'état de l'immeuble n'aurait dû laisser aucun doute sur son sort futur : la démolition.

Murs squalides et délités, fenêtres murées ou défoncées — ouvertes sur la nuit et le jour — d'où pendent, pour certaines, des lambeaux de rideau, et ces paraboles déglinguées abandonnée à la rouille…
C'est, dans ce décor vrai — qui est un vrai décor — que l'équipe de
Pawel Pawlikowski va travailler pendant plusieurs semaines. Un peu en catimini, il faut le rappeler, jusqu'au aux début mai 2010.

La porte de l'immeuble où vit Harry Ricks, personnage principal de La Femme du Ve. © Harry FandorRien ne semble déranger la torpeur du quartier, même si, préventivement, quelques « jeunes » ont été recrutés et affublés d'une brassard orange frappé du mot Sécurité.
D'ailleurs, les camions blancs, les machinos, le restaurant improvisé, tout cela disparaîtra comme cela sera arrivé, début mai 2010.
Qui se souviendra qu'Ethan Hawkes, pendant quelques jours, voire quelques semaines, est passé par là ? Depuis, le comédien états-unien, son épouse Ryan Shawhughes et leur fille Clementine Jane sont repartis aux Etats-Unis.

Et à Paris, en ces temps de sévère dépression, les saints de glace bastonnent sans pitié.


Auparavant, d'autres séquences ont été tournées dans les beaux quartiers : en particulier près du parc du Luxembourg. Quartier où se déroule l'essentiel des scènes sentimentales et oniriques qui concernent les relations d'Harry et de Margit, hongroise mystérieuse dont il est tombé amoureux et qui est une des clés du roman.
La sortie mondiale de The Woman of Fith est prévue en 2011.

Photo ci-dessus: La porte de « l'enfer social » dans lequel est entré Harry Ricks. Photo prise sur le lieu de tournage de La Femme du Ve, rue des Poissonniers, Paris XVIIIe. Avril 2010.

La Femme du Ve, de Paris à Istanbul


Couverture de l'édition française du roman de Douglas Kennedy : La Femme du Ve Paris, par certains côtés, dans le roman de Douglas Kennedy, s'apparente à l'Istanbul fantasmé d'Alan Parker (Midnight Express). Dans les deux cas, les Turcs n'ont pas le beau rôle. Car, même si ce ne sont pas les intentions initiales de l'auteur — ce que nous supposons — le livre véhicule, indirectement, certains des phantasmes etats-uniens sur le reste du monde, qui pourrait se résumer par une frousse de qui est différent, étranger (jamais loin d'étrange) et qui n'est que révélateur d'une forme de réflexe ethnocentrique beauf.

En effet, pour beaucoup d'états-uniens, le danger commence là où finit leur frontière. Morale de l'histoire : si vous voulez connaître l'enfer, quitter votre home pour l'Europe, l'Afrique… etc.

Paris, sous la plume de l'auteur de L'Homme qui voulait vivre sa vie, reçoit son brevet d'airain de capital de la déchéance sociale et de
la dissolution de l'identité, qu'il faut considérer comme irrémédiable.
Pour l'auteur, il n'y a pas de « second acte » dans la vie de l'individu qui se trouve déjà sur la voie d'une espèce d'infrahumanité. C'est-à-dire comprendre qu'Harry Ricks ne saurait connaître de rédemption. La Bible n'est pas loin.
Les épreuves qu'il traverse ne le rendent ni meilleur ni pire, elles sont pour lui juste autant d'étapes dans un labyrinthe définitivement sans issues. Au final, Margrit incarne la figure trompeuse de l'Ariane du mythe grec. Zeus aveugle (ou rend fou d'amour) ceux qu'il veut perdre.

Paris incarne alors une sorte de pandémonium peuplé de patron d'hôtel malhonnête, d'ateliers clandestins dans lesquels on ne sait pas très bien ce qui s'y trame, ou trop — on est à la limite d'un genre nouveau, le « snuff working » — d'intellectuels vaniteux et ridicules (là on ne peut pas donner tort à l'auteur), d'intermédiaires douteux, de mari africain violent…
Remarquons que par certains aspects, Douglas Kennedy semblent réutiliser comme matériaux pour sa fiction des éléments de légendes urbaines.


Au bon coin, le café restaurant dans lequel Ethan Hawkes a tourné des scènes de son prochain film, dirigé par Pawel Pawlikowsk. © Harry Fandor Douglas Kennedy, fils imparfait de Georges Simenon

A la sortie du livre, les critiques se sont enflammés, plutôt positivement, sur cette vision d'un Paris rarement évoqué, surtout sous une plume états-uniennes : crépusculaire, glauque et fuligineux.

Nous pourrions ajouter que c'est aussi parce que, d'un point de vue français, Douglas Kennedy est lui-même en rupture de ban. Le francophile Douglas Kennedy jouit auprès de la critique hexagonale d'une solide cote de popularité. En outre, ce roman (ou plutôt ce « conte cruel ») apporte des éléments à charge contre cette Amérique puritaine, confite dans le « politiquement correcte ».


Certains, parmi la gente plumitive française, ont même invoqué, pour l'atmosphère dégagée par le récit, Georges Simenon.


Ce
n'est pas faux. Même si l'on se souvient de ce que déclarait, avec une (fausse ?) ingénuité énervée, le père de Maigret à André Parinaud en 1955, pour la Radiodifusion française :
« Rien ne m'irrite autant que le terme "atmosphère". Le romancier d'atmosphère ! mais sacrebleu, s'il n'y avait pas d'atmosphère, c'est que le roman serait raté. C'est un peu comme si, me parlant d'un homme, vous disiez: « il respire ! » Autrement, il serait mort, non ? Un roman sans atmosphère est mort-né ».
Atmosphère, atmosphère! Mais le livre de Douglas Kennedy échoue à trop hésiter entre un réalisme de plomb et un onirisme souvent maladroit. Quant à la chute, dont nous ne dirons rien, elle laisse le lecteur plutôt incrédule.


La Femme du Ve
: de Poe à Delvaux


Portrait d'Edgar Poe, inspirateur de Douglas KennedyPour élargir la focale, notons que par certains aspects — les plus morbides — le roman de Douglas Kennedy, peut se rattacher à une certaine tradition « gothisante », qui pourrait renvoyer à Edgar A. Poe (ci-contre), avec son cortège de femmes fascinantes et mortifères : Ligeia, Morella ou Eleonora. Il trouverait fort bien à s'inscrire également dans une tradition littéraire plus européenne, avec E.T.A Hoffmann et Villiers de l'Isle Adam (pour sa nouvelle Véra) mais de façon bien maladroite et inaboutie.
Douglas Kennedy les a-t-il lus ?

Enfin, on se plaira à spéculer, eu égard à l'univers de La Femme du Ve, de ce que ce livre aurait pu devenir, adapté par quelque réalisateur d'autrefois, désormais méconnus (misère de la critique et du public et honte à eux) mais de grands talents comme André Delvaux (Un soir un train) ou encore Georges Franju (Les Yeux sans visage), sans oublier un compatriote de naissance de Pawel Pawlikowski, toujours vivant, malgré les coups juridico-politique dont il est victime : Roman Polanski.

Sans préjuger des choix esthétiques
de Pawel Pawlikowski, pour exemple de l'univers possible de La Femme du Ve, voici une scène d'Un soir un train avec Yves Montand (quand les comédiens français de premier plan avaient des convictions artistiques, pour ne pas dire plus sur le plan politique… avant que celles-ci ne s'émoussent avec l'âge) et la troublante Adriana Bogdan, qui épousera plus tard le poète et essayiste Alain Jouffroy. A ce titre, il faut lire d'Alain Jouffroy : Le Roman Vécu, paru chez Robert Laffont en 1978.


Un soir un train, extrait du film d'André Delvaux, 1968, Belgique.




A propos du dernier livre de Douglas Kennedy sur l'Egypte d'aujourd'hui
: « Douglas Kennedy : Au-delà des pyramides. »

Actu 26 mai 2010.
Harry Fandor est sur la brèche : le 27 mai 2010, rue des poissonniers, sur le film La femme du Ve, il y aura un tournage de nuit
, avec Ethan Hawkes ?, mystère!

26/04/2010

Jacques Chirac, président de la République française et son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin
Dominique de Villepin ou l'impossible biographie de Narcisse en politique

A l'occasion du lancement du Club Villepin, le 25 mars 2010, faisons retour sur quelques livres qui furent consacrés ces derniers mois (« Moi ») à icelui. Car, il est vraisemblable que, si l'ambition présidentielle de Galouzeau de Villepin s'affirme dans les temps à venir et que son mouvement — qui existait dans son esprit, et en toute légalité depuis 2006 – sous le nom Courage République, prend de l'ampleur; les électeurs auront à cœur de savoir qui est cet homme qui vise les sommets de ladite République française. Pour l'instant, c'est mal parti, tant les informations autres que politiques le concernant sont maigres.

Dominique de Villepin : l'homme qui parlait trop… Ou pas assez

couverture du livre Villepin, la verticale du fouArrêtons-nous un instant sur l'un des derniers « opus » en date, publié en février 2010, par la journaliste du Point Anna Cabana : Villepin la verticale du fou (Flammarion).
Celui-ci est symptomatique, à la fois des ouvrages — rares encore à ce jour — sur notre grand homme, mais aussi de cette littérature, de seconde main, autrement appelée « ouvrage d'actualité ». Genre apprécié de la gente journalistique : une bonne doc, la compilation d'articles de confrères et le tour est joué. Ainsi l'on peut écrire sur à peu près n'importe qui, en quelques jours.

On pourra donc, par ces temps socialement incertains, se dispenser d'acheter et donc de lire ce livre portrait. Bien que les chiffres de vente témoignent d'un certain succès de librairie.Notons, usage de la presse française, que le livre de la collaboratrice du Point, fut très bien relayé par son propre journal. « Comment Villepin prépare sa revanche » Le Point, 04/02/2010, pour exemple. Voir aussi dans ce même Point, à la même date, sur Dominique de Villepin « le vertical ».



Villepin n'aime pas « se mettre à table »… sinon pour écrire


Dominique de Villepin a de la superbe et le goût du verbe. Il aime l'éloquence, sait, en orfèvre, se répandre, usant volontiers de grands mots, dont il aime aussi la frution et connaît la résonance : la France, la République (bien sûr)… Il aime aussi le redressement, le rassemblement, l'unité (nationale)…
Or, il sait aussi assourdir son verbe et s'absenter de certains dossiers. Souvenons-nous de celui du désamiantage du porte-avions Clemenceau, fin 2005-début 2006. Certainement pas un dossier majeur, mais sans doute un dossier symbolique pour l'image de la France. Thème qui tient à cœur et aux tripes de Dominique de Villepin, si l'on en croît ses déclarations enflammées.
D'autant que, jeune homme, il a effectué son service militaire en tant qu'officier sur le Clem.

Conséquence : la France fut ridiculisée, successivement par l'Egypte, puis par l'Inde.
Coût de l'opération pour le contribuable français, rien que pour l'aller-et-retour du porte-avions Clemenceau : 6,5 millions d'euros. Vive La France et DVD !

De mémoire, le Premier ministre, à l'époque, donc notre DVD, avait fort courageusement, repassé les poignées de la « poubelle flottante » à Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, qui n'avait pas été consultée, et qui fût l'éboueur de service et de symbole de la Répubique.

Qui est Dominique de Villepin ?
Disons-le tout net, ce n'est pas le portrait publié par Anna Cabana qui vous l'apprendra.
Anna Cabana le souligne elle-même, Dominique de Villepin n'aime pas se confier. Jusqu'à ce jour il a découragé toute biographie un tant soit peu travaillée sur le motif, comme disent les peintres.
A sa manière, il incarnerait plutôt la figure de
l'antipipolisation. Quand l'homme dispose de tous les moyens (physique et intellectuel) pour devenir un people. Que cherche à cacher ce narcisse avéré se mirant dans les eaux de la politique après celles de la poésie et de l'histoitre ?

Sa sortie des eaux atlantiques, ruisselant, en boxer-short, en 2005 à La Baule, prouve qu'il sait flirter habilement avec les médias.
Toute sa stratégie consiste à se maintenir sur une corde raide, qui risque à tout instant de devenir un las.
Mais, à ce jour, reconnaissons qu'il refuse de se livrer et préfère, nous pouvons l'imaginer,
fréquenter l'altitude du « condor » de Leconte de Lisle, au marigot des pages people. Quitus lui est donné sur ce point.

Anna Cabana, psychologue et maitresse-coq de choc

Dans son
Villepin la verticale du fou, Anna Cabana nous a donc concocté un plat de saison, initialement un peu trop « nouvelle cuisine », et donc pour lequel elle n'a pas négligé, d'épaissir la sauce.

Malgré ce stratagème de fourneaux, la mixture s'avère plutôt fade : une grande louche, avec plein de grumeaux à la surface, puisée dans le journal de Bruno Le Maire, Des hommes d'Etat (Grasset), pour le factuel entre 2005 et 2008, période climatérique au sein de la droite présidentielle. Ensuite, notre journaliste cordon bleus saupoudre quelques pincées salées poivrées d'entretiens avec le sieur Galouzeau ; mais avec des guillemets, parfois tellement baladeurs, que l'on ne sait plus si ce sont des propos tenus par l'ancien Premier ministre, des propos qui lui sont prêtés ou des réflexions d'Anna Cabana elle-même.

Ensuite, elle allonge le bouillon, déjà un peu trop clairet, comme on tire à la ligne pour rédiger un interminable papier psychologisant pour la prochaine livraison du
Point (qui finira au marbre, c'est tout ce qu'on lui souhaite, c.-a.-d. jamais publié) ; et vous avez un superbe brouet à servir, incontinent, à certains libraires (plutôt ceux des grandes chaînes, ou ce qu'il reste des autres) au palais complaisant et pour les lecteurs indulgents qui ne désirent qu'un opuscule pour déjeuner sur le-pouce… dans le meilleur des cas.
Tout ce petit monde restera, bien évidemment, sur sa faim.

En outre, ceux qui cherchent — actualité oblige — des détails croustillants sur le duel « au crochet de boucher » (dixit Franz-Olivier Giesbert) qui oppose Nicolas Sarkozy à Dominique de Villepin, sur fond d'affaires et de procès Clearstream, dans la perspective des Présidentielles de 2012, que ceux-là passent définitivement leur chemin.

Seule, l'évocation d'Eric de Villepin et sa mort tragique, quasiment dans les bras de son frère Dominique, après une sortie en mer, proposée par Anna Cabana comme clé pour comprendre un Dominique cadenassé, s'impose comme un exercice de psychologie, un peu forcé, mais plutôt intéressant. Mais, malheureusement, Anna Cabana s'abandonne trop souvent, dans le reste de l'ouvrage, à cette psychologisation de mauvaise aloi, là où il faudrait distinguer des ressorts purement politiques.

[Dans la préface d'Eloge des voleurs de feu, Dominique de Villepin évoque la figure de son frère disparu, Eric ].

Bien sûr, Anna Cabana sait tenir une plume, mais son livre, dans le sillage du procès Clearstream, s'apparente à toute cette « littérature de circonstance », autrement dénommée en idiome anglo-saxon,
quick-book. D'autres devraient voir le jour les mois à venir, lecteurs soyez vigilants.

De Bitton à Cabana, Anna en baisse de régime


Couverture du livre Cécilia, portraitSous son précédent nom — Anna BittonAnna Cabana avait signé « avec Cécilia Sarkozy » une Cécilia. Portrait chez Flammarion (2008). Un opuscule un peu dans la même veine, mais avec un tout petit plus de racontars et de faits invérifiables, plutôt jouissifs, et qui assumait à sa façon le côté obscur du plaisir de « balancer ».

A cette occasion, le « journalisme-objectif-de-la-grande-presse-sérieuse » qui fustige à longueur de colonnes les « blogs-d'abrutis-motivés-par-le-désir-de-délation-comme-sous-Vichy », offrait une belle démonstration de ses propres qualités professionnelles.

Néanmoins, pour être très « closerien » (N.D.A. : référence au journal
Closer; ici, le lecteur appréciera surtout le suffixe « rien ») le livre avait le mérite d'être drôle et — à la fois, gentiment et méchamment – gossip, comme disent les Anglo-Saxons.

Ainsi, nous accompagnions le Président et une journaliste politique du Figaro, Anne Fulda, faire des achats chez Darty (enseigne de la future belle-famille de Jean, fils puîné dudit Président) ; puis avec une autre journaliste, Laurence F…, nous découvrions, sur un mode plus… coquin, le Paris by Night des parkings souterrains du centre de la capitale, etc.

Le portrait du sieur Galouzeau de Villepin est plus sobre, au point d'être indigent et décevant. Il ne révèle rien que de très connu pour toute personne raisonnablement informée, ou pour ceux qui parcoururent les deux livres du diariste Bruno Le Maire, actuel ministre de l'Agriculture. Il accompagna, entre 2002 et 2005, Dominique de Villepin au gré de ses postes ; d'abord comme conseiller pour les affaires stratégiques et directeur de cabinet, puis comme conseiller politique.

Bruno Le Maire, un diariste villepinien passe-muraille

Bruno Le Maire, ex proche de Dominique de VillepinBruno Le Maire, actuel ministre de l'Agriculture et député de l'Eure (ci-contre) qui a rejoint le gouvernement de Nicolas Sarkozy, a échappé — par parenthèse et, par on ne sait quel miracle, aux Fourches Caudines (Furculae Caudinae) de la presse et de l'opinion publique, friandes de trahison à la Eric Besson, le Ganelon de la Drôme.

Il est vrai que la biographie de ce dernier atteint des sommets et que la barque (qui n'aura pas à franchir le Détroit) est lourdement chargée : en particulier,
lui, l'enfant de Marrakech, grandi à Témara et à Casablanca (Maroc), né d'une mère libanaise, et dont les demi-frères et demi-sœurs sont libano-égyptiens, est devenu de par par son ralliement à Nicolas Sarkozy, ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire (le dernier ferme la porte).

A cette aune stratosphérique, bernique que la trahison de Bruno Le Maire, qui n'a affecté que son propre camp, la droite. Et, il faut le souligner, l'homme a su rester discret.
Surprenant à lire ses livres.

Justement, à lire lesdits livres, le ministre, sous ses airs de normalien et d'énarque bien né et bien lisse, hélas, laisse parfois filtrer des anecdotes très (trop) personnelles, comme dans
Le Ministre (Grasset), la présence récurrente de sa femme Pauline et de ses enfants Adrien et Louis, et puis Venise, (semble-t-il, le pont aux ânes de l'imaginaire de tout normalien bien constitué, voir Alain Juppé). Et surtout dans Des Hommes d'Etat, cet épisode incroyable, dans lequel il nous narre la quasi-noyade d'un de ses fils au Canada, en partie à cause de lui, sans que sa femme n'en sût jamais rien jusqu'à la publication du livre.

Une telle sincérité nous pousse à penser que le reste de ses pages à la même charge d'authenticité.

Villepin croqué sur le vif pendant le procès Clearstream

Couverture de Le procès VillepinDe ce bois de flottage éditorial surnage, avec toutes les précautions d'usage, en ce début d'année 2010, et dans ce genre annexe, le livre de Laurent Valdiguié (rédacteur en chef du Journal du dimanche, titre dont on a tout lieu de se méfier quand il s'intéresse à des adversaires de Nicolas Sarkozy), Le Procès Clearsteam (Stock, 2010). Livre rédigé, il est vrai, dans des circonstances de prétoire et de témoignages d'audience.

Au préalable,
rappelons qu'en première instance, à la suite du procès qui est relaté par Laurent Valdiguié, Dominque de Villepin fut reconnu innocent et fut donc relaxé.

Vicieusement titré « Le procès Villepin », l'ouvrage
dresse, par touches successives, un portrait parfois saisissant de Dominique de Villepin, au gré des comparutions et des auditions des différents protagonistes, témoins et plaignants.
Défilent le général Rondot (dont on peine à apprécier le côté « James Bond intello », nonobstant le « QI de pétoncle » dont il se prétend dépourvu devant la Cour, précision digne d'un Michel Audiard),
Imad Lahoud
(« le levantin louche » comme dans un mauvais polar de 1930, Marcel Dalio eût été parfait dans le rôle au cinéma)
et enfin, Jean-Louis Gergorin, le stratège d'EADS, saisi par la paranoïa après la mort de son patron, Jean-Luc Lagardère, et qui voit des Russes partout… Pour ne retenir que les vedettes du premier cercle du procès.
Le livre de Laurent Valdiguié, suite de choses vues et entendues, avec, il faut le reconnaître,
un indice globalement négatif attribué à DVD, finit par être, en creux, un précieux révélateur, à charge (surtout) et à décharge (plus rarement), de la personnalité de l'ancien Premier ministre, que nous pourrions dire… croqué en situation.
Au final, prédominent l'assurance et la maîtrise de Dominique de Villepin, qui pendant les débats à réponse à tout et use face à ses contradicteurs et la Cour du pouvoir des grandeurs d'établissement que la République lui a consenti. En résumé, ses interlocuteurs, magistrats compris, voient en lui un puissant à respecter.

Je serai De Gaulle… ou rien !


Ceux qui ont accompli jusqu'au bout leurs humanités se souviennent certainement de la phrase (ici, paraphrase) jetée à la face de la postérité par Victor Hugo — DVD a, au tiercé des prénoms de cette même postérité, au moins deux des prénoms de l'Enchanteur : François-René (comprendre Chateaubriand, lui-même la figure historique du diplomate grand écrivain).
Or, à entendre les déclarations emphatiques de Dominique de Villepin, nous pencherions plus pour Mounet-Sully et la Comédie française que vers le Général, même si celui-ci n'avait pas oublié, lors de ses discours, de se souvenir de quelque représentation de jeunesse au Français.
Selon les spécialistes, il se trouve toujours au moins un patient par établissement spécialisé pour se prendre pour Napoléon. On imagine essaiment que le Général, chez les plus anciens, a aussi des représentants. Certes, l'Empereur est en passe d'être détrôné par le Roi de la pop : Michaël Jackson. Mais que dire quand, un individu semble se prendre à la fois pour Napoléon, le général De Gaulle, et, si l'on en croit la perfide Anna Cabana, Jean Moulin ?

Le journaliste et essayiste, Jean-François Kahn — que l'on ne présente plus, sinon comme « un journaliste-patron-de-presse-blanchi-sous-le-harnais-et-énervant » — nous met en garde. Il prétent que l'Elysée (comprendre celle qui métonymiquement héberge Nicolas Sarkozy) a fait passer le message aux journalistes : « Villepin est fou ! »… Alors ?!

Les héritiers du Connétable de Colombey

Le grand requin blanc, métaphore de Jacques ChiracIls sont quelques-uns à briguer le titre d'héritier présomptif du Général. Mais de présomptif à présomptueux, il n'y a qu'un pas. Pour mémoire, le dernier en date, fut Nicolas Dupont-Aignan, pour les élections régionales de 2010, ci-devant député de l'Essonne.
Nicolas Dupont-Aignan ne doute de rien, et certes, il n'est pas antipathique et à sans doute des convictions; mais il nous offre, à ce jour, plus le profil d'un cadre sup siégeant dans un conseil municipal que celui du sauveur de la France. Admettons que les circonstances soient différentes.
Mais qui peut en 2010, raisonnablement croire que le Gaullisme peut encore s'incarner en un homme politique ?

Au fond, dans ces bataillons incertains de gaullistes dits de gauche (ce qui suppose qu'il y en ait de droite, mais personne ne s'en réclame) aucun ne peut rivaliser avec l'infracassable Galouzeau de Villepin, qui après l'Ena et son entrée dans la Carrière (la diplomatie) a suivi, et c'est son kairos politique, à partir de 1995, comme un remora (famille des echenidés), le sillage du « grand requin blanc » (carcaradon carcarias, voir ci-contre l'image, sous forme métaphorique) du ministre, de l'indéboulonable maire de Paris, puis du Président, Jacques Chirac, dit, au sud de la Loire, « Le roi du plaçou ».

Parcours d'autant plus étonnant pour un gaulliste revendiqué comme tel, que Jacques Chirac, l'homme et le politique, furent de nature profondément rad-soc ; plus proche, en sorte, du bon président Queuille (portrait ci-contre), corrézienLe président du conseil de la quatrième république, Henri Queuille comme lui, que de l'homme du 18-Juin.
Jacques Chirac, qui fut un des fossoyeurs du gaullisme historique (
in memoriam Jacques Chaban-Delmas) à la fin des années 1960 et au début 1970 en ralliant, en 1974, le candidat de la « société libérale avancée », le bourgeois gentilhomme de la modernité seventies naissante, Valéry Giscard d'Estaing.

Le futur fondateur du RPR (1976) barbotant, dès avant, dans le sillage — chaîne alimentaire oblige — de Georges Pompidou (passé de
la poésie normalienne à la banque puis de la banque aux affaires du pays) qui n'avait qu'un souhait, liquider cette vieille garde gaulliste, plus très présentable et qui l'insupportait, surtout après l'affaire Markovic (1968-1969) dont il fut victime, il faut le rappeler, avec sa femme Claude.

Villepin reste à Quai (d'Orsay)

La BD Quai d'Orsay d'Abel Lanzac et Christophe BlainPour l'histoire, Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères du président Jacques Chirac, restera l'homme du discours prononcé au Conseil de sécurité de l'ONU, en février 2003.
Il interprétait, ce jour-là, son meilleur rôle, celui de Don Quichotte… Avouons-le, il fut bon.

Les esprits chagrins glisseront, dans le concert de louanges, que l'attitude de la France était dictée par la Realpolitik. La France n'avait pas (plus) les moyens militaires de cet engagement auprès des Etats-Uniens. Et les esprits très très (voire très) chagrins évoqueront l'ancien et constant tropisme de Jacques Chirac envers Saddam Hussein.


Dominique de Villepin explique,
devant l'ONU, la position française
face à la crise irakienne, et son refus du conflit. New York, février 2003





Pour les accros de ce discours, Arnaud Fleurent-Didier (auteur du surprenant et à écouter d'urgence pour comprendre le sens du débat sur l'identité française, France-culture) a mis en musique les paroles de Dominique de Villepin dans Un monde meilleur (Bizarrement n'est plus accessible en mai 2010, quel que soit les canaux).

Parfait au Quai, DVD aurait du y rester. Il aurait rejoint la cohorte des diplomates épris de poésie et d'écriture, et pas des moindres, comme Paul Claudel, Jean Giraudoux, Paul Morand, Saint-John Perse et plus modestement Pierre-Jean Rémy ou François-Régis Bastide.

Ces jours-ci paraît une BD , Quai d'Orsay, chez Dargaud, d'Abel Lanzac (pseudo d'un diplomate en exercice qui a travaillé avec Villepin) et du dessinateur Christophe Blain. Cette BD met en scène de façon transparente derrière le nom d'Alexandre Taillard de Worms notre ex-ministre des Affaires étrangères.

Quel livre choisir pour mieux connaître Dominique de Villepin ?

Couverture de Villepin vu du Quai de Jean Saint-IranPour mieux connaître le De Gaulle du pauvre, qui souhaite sauver la France en 2012, il faut se plonger dans Villepin vu du Quai. Les cents semaines, Jean Saint-Iran, Ed Privé. Nom ironiquement inspiré de Saint-John Perse, secrétaire général du Quai d'Orsay de 1933 à 1940, poète et prix Nobel de littérature 1960, qui sera honni par le général De Gaulle qui considérera que le secrétaire général et poète lui aura manqué pendant la guerre en étant… proaméricain.

L'auteur, publiant sous pseudonyme, serait un diplomate au cœur du sérail. La balle est dans le camp de Guy Birenbaum, son éditeur de l'époque.

Alors, Guy Birenbaum, qui est Jean Saint-Iran, ce portraitiste au regard perçant ?

Le livre, est semble-t-il est épuisé, vous le trouverez sur les sites de vente en ligne ou chez un bouquiniste. Pour les plus pressés, voir Amazon : Villepin vu du Quai. Les cent semaines. Prix dérisoire.

Pour ceux qui auraient besoin de rafraîchir la mémoire sur l'action gouvernementale de l'ancien Premier ministre, lire : « Dominique de Villepin, son club politique, Napoléon et De Gaulle »

06/04/2010

Portrait de Dominique de VillepinDominique de Villepin, son club politique, Napoléon et De Gaulle

Dominique de Villepin lançait,
le 25 mars 2010, au Press Club de France, à Paris, son mouvement, le Club Villepin, dévolu à sa seule personne. Ce lancement s'avérait n'être qu'un leurre pour parterre de journalistes, un faux départ, une façon de profiter de la déroute de l'UMP aux élections régionales de 2010. Il n'était que le prélude à la création, officielle cette fois, d'un nouveau parti — à ce jour sans nom — lors d'un congrès qui aura lieu le 19 juin 2010 (à Villepinte ?). En quelque sorte, l'Appel du 19-Juin. Mais auparavant, comme dans toute bonne famille, soit-elle politique, il y avait l'enfant caché de l'ancien Premier ministre : Courage République.


Intervention de Dominique de Villepin, le 25 mars 2010
au Press Club de France à Paris.




Une troublante anticipation politique de Dominique de Villepin

Bizarrement, quasiment personne n'a relevé, hormis Le Canard enchaîné (2006), que les statuts de ce « parti villepiniste », ou de son embryon associatif, furent déposés — selon les propos-mêmes de Brigitte Girardin,
initiatrice et présidente du Club Villepin — par Dominique de Villepin lui-même, alors Premier ministre, à la fin de 2006, sous le nom évocateur de Courage République.

Le Journal officiel témoigne

Texte de la création de la formation Courage République au Journal officiel en 2006Nous pouvons retrouver trace, via Le Journal officiel (J.O.), de la déclaration de la création de Courage République, sous forme d'association, faite le 13 novembre 2006.
Déclaration déposée à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) par Alain Cabras, un ex-science Po-Aix-en-Provence travaillant dans la communication et les relations publiques. Le nom de Dominique de Villepin n'apparaît pas.
Les liens entre Alain Cabras et Dominique de Villepin restent obscurs, à part une intervention au cours d'un séminaire organisé justement par Alain Cabras. Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères intervenait, le 15 décembre 2003, sur le thème : « La France et l'Europe à l'épreuve du monde.»

Ci-dessus,
la déclaration faite au Journal officiel. Pour lire le texte, agrandir en cliquant sur l'image.

Le dépôt au Journal officiel de Courage République n'a qu'un but déclaré, pouvoir légalement recueillir de l'argent, nerf de la guerre pour toute formation politique.
Les termes de la déclaration faite au Journal officiel sont explicites : « Objet : recueillir les cotisations et les dons destinés au financement de l’association Courage République. » Cela dit c'est la voie légale.

Nous pouvons en conclure que ce qui pouvait faire figure d'engagement, dicté par les circonstances politiques exceptionnelles, crise mondiale oblige, que traverse le pays, a donc été mûrement réfléchi et s'inscrit dans une stratégie à long terme de prise du pouvoir.


Et, pour être complet, il faut lire la décision du 12 mars 2007, publié au Journal officiel n°79 du 3 avril 2007, portant agrément d'associations de financement d'un parti ou d'une organisation politique, donne agrément à l'association Courage République pour le financement d'un parti politique. Devinez lequel désormais.

Le bon tempo médiatique et politique de Galouzeau de Villepin

Alors, non-événement, que cette conférence de presse du 25 mars 2010, ou inscription dans le bon tempo politico-médiatique ?
En effet, profitant de la déroute de l'UMP aux élections régionales de 2010 — famille politique à laquelle il appartient toujours, mais comme il n'est pas élu, cela ne prête pas à conséquence, un pied dedans, un pied dehors — Galouzeau de Villepin a jeté son cri de ralliement, en cette fin mars, vers de maigres troupes, mais de nombreux journalistes. Coup de communication réussi, le ministère de la Parole se porte bien.

Fait plus que saillant, d'entrée, Dominique de Villepin, comme s'il était déjà président de la République française (son imagination féconde le prédispose à ce genre d'anticipation), déclare : « J'ai entendu le message des français.» Sans Commentaires.

Donnez-nous notre Club Villepin quotidien

A le regarder attentivement, ce club politique ressemble à un curieux attelage. On y trouve, en toute logique des souverainistes, mais aussi de nombreux libéraux et ultra-libéraux, voire, si l'on en croit les déclarations du club lui-même, des déçus de la gauche.

Mais ce Club Villepin, on ne peut s'empêcher de l'imaginer bien ancré au sein de la majorité présidentielle UMP, malgré les dénégations et les envolées verbales coulées dans le plomb habituel des lieux communs de la politique française.
Brigitte Girardin, présidente du Club Villepin

C'est pourquoi, le 4 avril 2010, DVD (Dominique de Villepin) a sans doute voulu marquer sa différence en se déclarant opposé à des primaires au sein de l'UMP, contraire « à la tradition politique » (comprendre celle que, lui, Dominique de Villepin incarne) et à « l'esprit du gaullisme » (comprendre : seul un homme providentiel, au-dessus des partis, peut sauver la France). Mais, s'il n'appartient plus à cette famille, à quoi bon s'en préoccuper.

Le club politique de l'ancien chef du gouvernement est présidé par l'ancienne secrétaire d'Etat à l'Outre-mer, Brigitte Girardin (ci-dessus), que
le président de la République, Nicolas Sarkozy, a mis sévèrement au piquet. En effet, l'ancienne sous-ministre se trouve sans affectation depuis qu'elle a rejoint son corps d'origine — la diplomatie — au ministère des Affaires étrangères. Elle n'a bénéficié, malgré son poste à l'outre-mer, d'aucun avancement de carrière auquel elle aurait pu prétendre et a retrouvé de la sorte ses grade et ancienneté initiaux.

Villepin et son club politique virtuel

Lettre adressée aux nouveaux adhérents de son club politique par Dominique de VillepinLe Club Villepin revendique 15 000 adhérents (chiffre de mars 2010), mais sont inclus les sympathisants des réseaux sociaux, pour qui l'inscription est gratuite, pour les autres, les plus modestes, c'est minimum 10 euros d'inscription.
Selon Brigitte Girardin, la présidente du Club Villepin, ils viennent de tout bord,
socialistes, MoDem et même du PCF (Parti communiste français) mais sans renier leur identité. Ils auraient tous en commun l'esprit républicain et « une exigence de justice sociale ».

Le mouvement compte quelques élus, ralliés au panache blanc de Galouzeau de Villepin, parmi ceux-ci les députés, Guy Goeffroy (Seine-et-Marne), Jean-Pierre Grand (Hérault), François Goulard (Morbihan), Hervé Mariton (Drôme), Marie-Anne Montchamp (Val-de-Marne) ou Georges Tron, maire de Draveil (Essonne) qui a accepté le poste de secrétaire d'Etat à la Fonction publique, lors du mini-remaniement ministériel de mars 2010.
Le ralliement à la Sarkozie de Georges Tron augure mal de la détermination de ces « rebelles » de la Villepinie.
Que se passera-t-il le 19 juin 2010, lors de la création effective du nouveau parti villepiniste ?

On imagine mal ces notables locaux rompre avec l'UMP et abandonner leur mandat électif.
Faudrait pas pousser, diront certains. Le courage politique des « gaullistes de confort » s'arrêtera-t-il aux prébendes et hochets de la République ?

Ci-dessus, la lettre type de Dominique de Villepin adressée aux nouveaux adhérents de son club.

La tentation du bonapartisme

Le discours actuel du Club Villepin pourrait changer et se « radicaliser » à partir du 19 juin 2010, mais une ambiguïté demeure. Car le futur parti de DVD qui, par anticipation, se déclare au-delà des partis, nous rappelle que, sauf séisme national (la Patrie en danger, une guerre…) le type de discours qu'il tient, à base d'incantation, relève, profondément, d'une certaine droite qui est une droite certaine. De cette droite plébiscitaire, de nature bonapartiste, et qui a pour surgeon au XXe siècle, certaines formes du gaullisme. Un façon de gouverner qui a horreur des corps intermédiaires et de la représentation nationale.

D'une droite qui a le visage de l'autoritarisme et qui, prônant la fusion nationale (plus de droite, plus de gauche, le peuple et les élites soudés face à un danger commun) ne veut qu'entériner l'ordre des choses, c'est-à-dire l'ordre établi.

Dominique de Villepin n'a pas écrit impunément trois ouvrages sur Napoléon Bonaparte, sans en avoir su tirer quelques leçons.

Villepin plébiscité ? mais toujours pas élu !

L'ancien Premier ministre, jamais élu, mais persuadé qu'il aura un destin grâce au suffrage universel, faisant table rase de son propre passé (et passif) politique, a décidé de faire don de son corps, non pas à la science, mais à la France… sociale si nécessaire. Voir sa condamnation du bouclier fiscal, auquel tient tant Nicolas Sarkozy, et son recours au mot « social » lui-même et aux maux dont souffrent la France.

Sur ce plan, il a déjà un adversaire, tout à fait inattendu, Alain Juppé (voir son blog-notes, dans lequel il livre des réflexions et des propositions qui demeurent, à les lire, pas très originales mais bien à droite)
.

Qui aurait imaginé que ce dernier, qui jeta, par ses réformes et sa psychorigidité, la France laborieuse dans la rue en décembre 1995, cachait un rien de rouge bordeaux sous le bleu marine de ses orientations politiques. Lui aussi dit non à ce fameux et funeste bouclier fiscal, qui s'apparente techniquement à un plafonnement des impôts directs.

En vue de la Présidentielle de 2012, nombreux sont, parmi les prétendants à la magistrature suprême, ceux qui se disent, in petto, qu'ils peuvent enfin « fendre l'armure » et peuvent envoyer paître, comme le maire de Bordeaux, la fameuse « tentation de Venise » ou, pour DVD, remettre à plus tard la publication d'un nouveau recueil de poèmes à la NRF.
La période qui s'ouvre redevient propice aux promesses politiques qui n'engagent à rien. Sinon les électeurs.

















Villepin a-t-il viré sa cuti sociale ? Rappel de vaccination politique

Pour ceux qui auraient la mémoire défaillante, rappelons que Dominique de Villepin occupa, entre autres fonctions officielles, celles de Premier ministre de mai 2005 à mai 2007 :

C'est, en septembre 2005, l'intervention héliportée du GIGN (groupement d'intervention de la gendarmerie nationale) contre les marins syndicalistes en colère de la SNCM (voir photo ci-contre). Quelques membres du Syndicat des travailleurs corses (STC) se sont emparés, sous la conduite d'Alain Mosconi, du Pascal Paoli, un navire mixte, pour protester contre la privatisation de la compagnie et pour rallier Bastia (Corse).

A peine un mois plus tard, Ce sont les émeutes des quartiers populaires de novembre 2005, après la mort brutale de Zyed Benna et Bouna Traoré, 17 et 15 ans, le 27 octobre à Clichy-sous-Bois, conséquence d'une intervention, injustifiée, d'une patrouille de la BAC (brigade anticriminalité).
Face à cet incendie populaire, à bout d'argument et incapable d'une solution intelligente, le chef du gouvernement déclare l'état d'urgence, puis le couvre-feu.

Mesures exceptionnelles — alors que le pays flambe comme jamais — charriant avec elles des relents historiques de colonialisme et de Guerre d'Algérie. Aucun gouvernement français ne l'avait appliqué depuis cette-même Guerre d'Algérie, sauf en 1984, pour les troubles en Nouvelle-Calédonie, sous le Premier ministre de gauche, Laurent Fabius.
Les contemporains se souviennent, sans doute, de ces hélicoptères survolant les barres d'immeubles, et des infos télévisées qui ressemblaient à quelque blockbuster états-unien tourné sur des émeutes à Los Angeles.
Peut-être l'amateur d'épopée napoléonienne, qu'est Dominique de Villepin, voyait-il dans
les citées françaises en flammes, Moscou incendié par le comte Rostopchine en septembre-octobre 1812, devant Napoléon et ses armées.

Scènes inédites en France, depuis au moins 1968, mais comme le veut la formule publicitaire : « Vu à la télévision ».
Certains électeurs trouveront ces mesures appropriées, mais il n'est pas sûr que ce sont ces suffrages-là que Galouzeau de Villepin recherche pour 2012.


A cet égard, Des hommes d'Etat (Grasset), le livre de Bruno le Maire (à cette époque, directeur de
cabinet du « grand homme »), peut-être a contrario de ses intentions, laisse l'impression
Couverture du livre Des hommes d'état de Bruno Le Maireédifiante, sur ces événements, d'une certaine « vacance » du pouvoir. Cela vaut pour Jacques Chirac, en coma politique dépassé après son accident vasculaire cérébral - AVS (septembre 2005), pour Dominique de Villepin, toujours droit dans ses bottes de maréchal d'Empire et pour Nicolas Sarkozy (ministre de l'Intérieur) qui laisse filer… Après lui le déluge.
Par exemple, on y lit, à la date du 5 décembre 2005 - Paris - Matignon :
« Le déchaînement de violences laisse la plupart des responsables politiques impuissants, les ministres encore d'avantage que les maires. Personne ne peut comprendre la haine festive qui se répand sur les blogs. Personne ne peut partager l'appétit de destruction qui gagne presque tous les quartiers difficiles de France. »
On ne sautait mieux dire.

Seconde injection : CPE, bouclier fiscal et le fiasco colombien

Dominique de Villepin, c'est le CPE (contrat première embauche)
, voté en avril 2006 — sorte de monstre directement sorti des
éprouvettes de la pensée technocratique — qui jette dans la rue, pendant des semaines, des milliers de lycéens et d'étudiants. Ils sont soutenus par les partis politiques de gauche et les syndicats qui dénoncent un dispositif propre à engendrer plus de précarité et qui s'attaque au Code du travail et donc au droit commun. Là encore, le Premier ministre prône le dialogue, mais affirme que la loi a été votée par le Parlement et qu'elle sera appliquée.

C'est la création du Bouclier fiscal, première manière, inscrit dans la loi de finance de 2006, avec, il est vrai un plafond à 60 %.

C'est, façon Hergé, la « tintinesque » aventure aéro-amazonienne, à Manaus (Brésil), en juillet 2003, pour libérer Ingrid Betancourt (son ancienne étudiante à Science-Po et amie) des griffes des FARC (guérilla marxiste de Colombie), après on ne sait quelles obscures tractations.
Ainsi, sur ordre personnel de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères (de 2002 à 2004) un Hercule C-130 s'envole, direction Manaus (Brésil) avec à bord une dizaine d'agents français et semble-t-il, son chef adjoint au cabinet, Pierre-Henri Guignard. Il s'agit pour DVD de griller Nicolas Sarkozy, en partance, lui aussi, pour la Colombie avec le même objectif, faire libérer Ingrid Betancourt.

Résultat :
un fiasco.

Mais aussi, d'une part, une grosse colère des autorités brésiliennes et colombiennes, qui auraient souhaité qu'on les considère comme des états souverains et pas un terrain de jeux pour politiciens hexagonaux. D'autant que pour les Colombiens, la question des enlèvements est un sujet ultrasensible.
Et du côté brésilien, l'hebdomadaire Carta Capital, de Bob Fernandes, évoquera une possible livraison d'armes aux FARC, comme monnaie d'échange. Carta Capital semble avoir été informé par des « fuites officielles » de hauts responsables de l'Etat.

Et d'autre part, par l'humiliation et l'affaiblissement de la DGSE (services secrets français) impliquée dans ce fiasco, à son corps défendant.

Enfin, nous ne reviendrons pas sur cette ténébreuse affaire Clearstream.
Galouzeau de Villepin, en première instance (janvier 2010) a bénéficié d'un non-lieu et le parquet, par la voix du procureur de la République, Jean-Claude Marin, à fait appel du jugement. Mais, même un ancien Premier ministre doit pouvoir bénéficier de la présomption d'innocence.

La guerre des mots est ouverte

Dans la perspective de 2012, Dominique de Villepin va-t-il nous déclarer, la main sur le cœur, à l'instar de Nicolas Sarkozy au Congrès de l'UMP de janvier 2007 :
« J'ai changé parce que les épreuves de la vie m'ont changé. Je veux le dire avec pudeur, mais je veux le dire parce que c'est la vérité et parce qu'on ne peut pas comprendre la peine de l'autre si on ne l'a pas éprouvée soi-même. »
Après deux ans de présidence, nous sommes édifiés.
Quoi que l'on pense, sur le plan politique, de Dominique de Villepin, il est tout de même quelques crans au-dessus de celui qui, par exemple, en 1960, n'aurait certainement pas décroché le certificat d'études. DVD a du vocabulaire, même si son lexique, souvent se résume au Lagarde et Michard de la politique. Il peut donc faire appel à d'autres atouts que cette fausse sincérité de comices agricoles. Avec lui, nous croiserons plutôt du côté de Lamartine que de Dumas, comprendre Mireille Dumas.

Mais le lyrisme et l'emphase ne font ni une politique, ni ne déterminent un caractère, bien au contraire. Ils nous appellent plutôt à la vigilance.


Lire : Le procès Villepin, Laurent Valdiguié, Stock, 2010.


Lire aussi le billet sur les livres (d'inégales valeurs) consacrés au narcisse de la politique : soit Dominique de Villepin vu par Anna Cabana, Laurent Valdiguié, Bruno Le Maire, Abel Lanzac et Christophe Blain, et Jean Saint-Iran; nonobstant quelques ouvrages déjà oubliés : « Dominique de Villepin ou l'impossible biographie de Narcisse en politique ».

24/03/2010

Rainbow FlagBarack Obama veut abroger la loi qui discrimine gays et lesbiennes dans l'US Army

Dans son discours sur l'état de l'Union, prononcé le 27 janvier 2010, le président des Etats-unis, Barack Obama, a rappelé sa volonté d'abroger la loi connue sous le nom : « Don't Ask, Don't Tell » — « Ne demandez-pas , n'en parlez-pas » — qui interdit aux militaires états-uniens, gays et lesbiennes, de dévoiler leur « inclination » sexuelle sous peine d'être exclus de l'armée. Barack Obama souhaitait ainsi respecter une des promesses de sa campagne présidentielle de 2008.


Barack Obama s'exprime sur sa volonté d'en finir avec « Don't Ask, Don't Tell »
. Discours sur l'état de l'Union. 27 janvier 2010. [Au premier rang, à gauche, uniforme sombre, on reconnaît l'amiral Michael Mullen, puis en gros plan Robert Gates, secrétaire à la défense]



Les sénateurs démocrates états-uniens se mobilisent

En marge du combat pour la réforme de la santé voulue par Barack Obama, Joe Lieberman (sénateur indépendant, Connecticut), Le 3 mars 2010, a déposé devant le Sénat un projet de loi — Military Readiness Enhancement Act of 2010 — appuyés par Carl Levin (parti démocrate, Michigan) ainsi que par douze sénateurs démocrates*. Le projet propose l'abrogation pure et simple de « Don't Ask, Don't Tell », de façon que soit instaurée une politique de non-discrimination sur l'orientation sexuelle dans les forces armées. Ainsi, cette « loi du silence » imposée aux gays et aux lesbiennes dans l'armée sera levée et mettra fin à un climat de suspicion réciproque préjudiciable pour les uns comme pour les autres.
Nombreux sont les vétérans gays qui déclarent qu'ils ont risqué leur vie aux cotés de leurs camarades, mais que la loi crée un fossé entre eux et que cette loi engendre pour certains une honte secrète. Le témoignage
de Rob Smith dans The Huffington Post , vétéran gay de la guerre en Irak et journaliste, éclaire parfaitement et brillamment le sujet : « Military Leader Memo : Your Gays Soldiers are no Longer Worthless ».
Depuis le 2 février 2010, le Sénat avait entrepris ses premiers travaux et auditions sur cette réforme législative, d'autant plus épineuse, que les Etats-Unis sont engagées dans deux guerres, en Irak et en Afghanistan, conflits sur lesquels le parti républicain s'appuie pour contester la réforme.


Extraits en images des auditions du Sénat des Etas-Unis sur « Don't ask, Don't Talk »

Le 9 mars 2010, neuf autres sénateurs démocrates ont rejoint la coalition anti-DADT. Parmi eux, John Kerry, candidat malheureux à la présidentielle de 2004 contre George Bush et vétéran du Vietnam, qui a publié une tribune remarquée sur le site des vétérans d'Irak et d'Afghanistan, Vet Voice : « Republicans Attack Military Leadership to defend ban on Gays ».


Une précision : le Sénat vote les lois fédérales, avec la chambre des représentants, lois applicables sur tout le territoire des Etats-Unis. A l'heure actuelle (mars 2010), il se compose de 57 démocrates, 41 républicains et 2 indépendants.


Cette proposition de loi, un peu passée inaperçue, car, parallèlement le Congrès se déchiraient depuis de nombreux mois autour de la réforme de la santé (The Health Care Reform Bill), enfin adoptée le 21 mars 2010, revêt un caractère particulier dans le contexte états-unien. En effet, en 2010, dans ce pays, modèle revendiqué de démocratie, l'homosexualité pose encore un problème à une partie conséquente de la société. Comme le souligne le sénateur Ted Kaufmann (Delaware) sur sa page Internet du Sénat : dans vingt-neuf états, en 2010, si l'on est homosexuel(le) on peut être licencié en toute légalité, ou presque.

En effet, le Non-Discrimination Act de 1994, n'inclut pas l'orientation sexuelle dans les cas de discrimination et dans certaines entreprises des LGTB
(Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered People) se sont ainsi vu licencier. La fin de DADT pourrait ouvrir des perspectives du côté des droits civiques dans l'entreprise pour les LGTB. C'est du moins la perspective tracée par Rea Carey, directrice exécutive de la National Gay and Lesbian Task Force, qui l'exprime dans une déclaration faisant suite au discours sur l'état de l'Union de Barack Obama du 27 janvier 2010. « Task Force responds to president Obama… ».

* Mark Udall (Colorado), Kirsten Gillibrand (New York), Roland Burris (Illinois), Jeff Bingaman (Nouveau-Mexique), Barbara Boxer (Californie), Ron Wyden (Oregon), Patrick Leahy (Vermont), Arlen Specter (Pennsylvania), Jeff Merkley (Oregon), Dianne Feinstein (California), Al Franken (Minnesota) et Benjamin Cardin (Maryland).


le Capitole à Washington, Etats-UnisCarl Levin, un coup de semonce à l'ouverture des auditions au Sénat

Le sénateur démocrate du Michigan, Carl Levin, Chairman of the Armed Services Committee (président du comité des services armés du Sénat), un poste-clé, a tenu à rappeler, le 2 février 2010, dans son discours d'ouverture, qu'un récent sondage Gallup révélait que 69 % des personnes interrogées aux Etats-Unis soutenaient le fait que des gays et des lesbiennes puissent servir dans l'armée.
Dans ce même discours, il en appelait à la fin de la ségrégation qu'instaure « Don't Ask, Don't Tell », loi qui concernerait environ 66 000 militaires. Chiffre évidemment approximatif étant donné le contexte.
Par ailleurs, entre 13 000 et 14 000 militaires, ont été chassés de l'armée à cause de cette même loi depuis 1993. Situation que déplore le sénateur Carl Levin, arguant qu'ils auraient pu servir utilement leur pays dans un contexte aussi critique pour les Etats-Unis.

Rien qu'en 2009, selon le Pentagone, 428 militaires ont été renvoyés à cause de leur orientation sexuelle, chiffre en baisse par rapport à 2008, qui s'élevait à 619.

Cette déclaration liminaire de Carl Levin illustrait à la fois la position des partisans de l'abrogation mais aussi, a contrario, celle de ses opposants. En effet, le sénateur du Michigan fait habilement litière des arguments des adversaires de l'abrogation qui allèguent que la suppression de la loi entraînerait, entre autres, un problème de cohésion au sein des forces armées états-uniennes, et que le moment pour s'attaquer à cette loi est mal choisi, eu égard à la situation politique et militaire que traverse le pays. Sur le premier point, Carl Levin avance que de nombreuses armées dans le monde n'ont aucune loi discriminante vis-à-vis de l'intégration des homosexuel(le)s dans leur rang et qu'il n'y a de problèmes ni majeurs… ni mineurs du point de vue de ce que l'on attend d'une force armée sur un théâtre d'opération.

Le représentant du Michigan au Sénat s'en tient, dans son argumentation, à une position pragmatique voire « technique », et ne s'engage pas sur le terrain de la morale comme certains conservateurs confessionnels qui invoquent la morale judéo-chrétienne et en appellent au strict respect des valeurs héritées de la Bible.


Ajoutons, pour être juste, qu'il ne faut pas cacher que l'abrogation de
DADT pour certains de ses partisans répond avant tout à un calcul pratique comme l'exprime le sénateur Mark Udall. Il remarque que dans son état, le Colorado, des soldats et des aviateurs se retrouvent à servir plus longtemps que prévu sur le théâtre d'opération (jusqu'à cinq tours de service) et que dans la situation présente il faut faire preuve d'efficacité en abrogeant la loi qui empêche le recrutement de femmes et d'hommes qui pourraient apporter leur compétence à la nation… Ou quand les droits individuels rencontrent l'intérêt du pays.

L'amiral Michael Mullen monte sur le pont

Les résistances restent nombreuses au sein des représentants politiques, pas seulement républicains, puisqu'un premier projet de réforme de la loi avait été rejeté en mars 2009 à la chambre des représentants avec l'apport de certaines voix démocrates.

C'est pourquoi, l'amiral Michael G. Mullen, le plus haut responsable de l'armée états-unienne (Chairman of Joint Chiefs of Staff) — promu, précisons-le, sous l'administration Bush — a défendu en personne son point de vue qui se confond avec celui de l'administration Obama. Il a affirmé dès le début de son audition que, personnellement, il considérait l'abrogation de la loi de 1993 comme une bonne chose. Certains sénateurs républicains,
comme le sénateur de l'Alabama, Jeff B. Sessions, l'ont attaqué sur le fait qu'il ne pouvait effectivement que parler en son nom propre et non pas au nom de tous les militaires et que son discours était partial et tentait d'influencer l'opinion et le vote des sénateurs.
L'amiral Michael Mullen a répondu qu'il faisait confiance aux membres des forces armées « qui sauront s'adapter aux nouvelles dispositions ». Pour lui, le problème vient plutôt des politiques.




Quelques anciens hauts responsables de l'armée, sans représenter la majorité de celle-ci, se sont déclarés favorables à l'abrogation de la loi. Ainsi des généraux Colin Powell et John Salikashvili (un des prédécesseurs de l'amiral Michael Mullen au poste de Chairman of Joint Chiefs of Staff — 1993-1997) qui avaient été les artisans de « Don't Ask, Don't Tell » en 1993. John Salikashvili s'était longuement exprimé dans le Washington Post, en juin 2009, sur l'abrogation qui lui semblait une mesure inévitable :
« Gays in the Military : Let the Evidence Speak »


Robert Gates, secrétaire à la défense des Etats-UnisRobert Gates dit le cunctator

A ce stade des procédures, rien n'est joué.

Robert Gates (ci-contre), le secrétaire à la défense — lui aussi issue de l'administration républicaine, pendant le mandat de George Bush… et de la CIA dont il fut le directeur de 1991 à 1993 — bien qu'acquis à la réforme, il n'en prône pas moins la temporisation (cunctator en latin signifie le « temporisateur », surnom donné à
Fabius Maximus Verrucossus Quintus, vainqueur des Carthaginois au cours des guerres puniques).

Robert Gates propose de ne rien précipiter — en somme de laisser du temps au temps — car il craint qu'une décision hâtive ne puisse redonner des arguments aux républicains. Ensuite, qu'un tel changement doit d'abord être expliqué et compris de tous, de l'armée d'abord, et de la nation ensuite. Robert Gates insiste sur le respect des règles de droit et de la procédure qui devrait décourager toute opposition à la démarche du gouvernement Obama.

Robert Gates, légaliste, a adressé une lettre aux principaux responsables de l'administration concernés par l'abrogation de la loi. Il leurs demande d'apporter leurs observations et leurs recommandations, mais aussi
qu'ils déterminent, dans le cadre des forces armées, les répercussions que cela entraînera sur la formation, sur le recrutement, sur le maintien en poste, sur la cohésion, voire sur la réforme éventuelle du code de la justice militaire, etc.

C'est pourquoi, le Pentagone va réfléchir et examiner
la question du strict point de vue juridique et envisager la façon dont la nouvelle loi sera appliquée. Robert Gates a chargé de cette mission délicate, Jeh Charles Johnson, le juriste à la tête de l'Office of the Department of Defense General Counsel (bureau juridique du secrétariat à la défense) et le général Carter Ham, commandant en chef des troupes états-uniennes en Europe.
Source : « US Military Ban on openly Gay personnel 'should end' ». BBC News

Dans le même temps, une des principales organisations non gouvernementales de vétérans gays, Servicemembers United, apportait sa contribution en publiant un plan et des recommandations pour l'abrogation de DATD (« Securing legislative repeal of "Don't Ask, Don't Tell" in 2010 »,
rédigé par son directeur exécutif Alexander Nicholson et le contre-amiral Alan Steinman.
Servicemembers United ouvrait, également, le 10 mars 2010, un forum — The Open Strategy Forum on DADT — sur la question sur son site.


Les anti-abrogation de « Don't Ask, Don't Tell » ne désarment pas

Ils sont légion au sein du parti républicain états-unien. En 2008, la question DADT figurait déjà au menu des primaires du parti. De John McCain (sénateur de l'Arizona) à Michael Huckabee (gouverneur de l'Arkansas), un temps, favori des républicains, tous s'étaient déclarés contre la réforme de la loi.
John McCain — lui-même ancien militaire, vétéran de la guerre au Vietnam et candidat malheureux face à Barack Obama à l'élection présidentielle de 2008 — s'en tient à une position qui consiste à dire : « Si cette loi n'est pas parfaite, elle a été efficace » (en quoi ? mystère).
Depuis, il ondoie un peu. Sa position pouvant s'infléchir, ne serait-ce que lorsqu'il déclare que « si on lui prouve que cette solution [l'abrogation] est bonne pour les Etas-Unis, il y souscrira ». Pas sûr que dans son parti, cette voie soit envisagée par tous pour régler la question.

De plus, la donne politique états-unienne risque de changer, après la victoire
de Barack Obama, qui a finalement réussi à faire adopter sa loi sur la santé puis la perspective des élections de mi-mandat (midterm election) qui se tiendront le 2 novembre 2010. Les positions républicaines devraient se durcir en période électorale. Car l'abrogation de DADT soulève déjà d'autres questions dans l'opinion publique conservatrice comme celle du « mariage homosexuel » envisagé en contexte militaire.

William Kristol, éditorialiste du Weekly StandartLe néoconservateur, William Kristol (ci-contre), fondateur du Weekly Standard et éditorialiste influent, lui, reste sur une position intangible. Il dénonçait, le 8 février 2010, résumant la pensée de nombreux conservateurs, dans un article « Don't mess with Success », l'inscription inopportune dans l'agenda politique de la suppression de « Don't Ask, Don't Tell» et le dogmatisme et les vues purement théoriques dont fait preuve Barack Obama dans cette affaire.
William Kristol assène aux partisans de l'abrogation, qui mettent en avant le respect des droits fondamentaux des individus, que servir l'armée n'en fait pas partie (« There is no basic right to serve in the military »). Mais l'argument central demeure que menant « héroïquement » deux guerres, l'armée états-unienne n'est pas en mesure d'accepter une telle réforme qui suppose une révolution sociologique et un profond changement de mentalité
, auxquels la majorité des militaires n'est pas prête.

Plus violemment encore, on se souvient qu'en 2007, Le général Peter Pace — le prédécesseur de l'amiral Michaël Mullen au poste de Chairman of Joint Chiefs of Staff — déclarait, au Chicago Tribune, qu'il considérait l'adultère et l'homosexualité comme des conduites immorales. De sorte, qu'il ne souhaitait pas — au cas où les politiques abrogeraient DADT — cautionner, ce qui a ses yeux restait, même légalisée, comme immorale.
« I believe that military members who sleep with other military members’ wives are immoral in their conduct, and that we should not tolerate that. I believe that homosexual acts between individuals are immoral, and that we should not condone immoral acts. »

militaire contre Don't Ask, Don't Tell« Don't Ask, Don't Tell » en 1993… ou courage, fuyons ?

Cette loi, votée en 1993, pendant le mandat de William Clinton, incarnait, pour certains, un progrès et pour d'autres un compromis boiteux. En effet, sous réserve de silence sur leur orientation sexuelle, l'intégration dans les forces armées devenait possible aux gays et lesbiennes. William Clinton usait d'une demi-mesure, car le clivage sur cette question dépassait les appartenances politiques : démocrates vs républicains. Cette loi pouvait apparaître aussi, à certains observateurs, comme exemplaire de l'irrésolution, qui devait marquer, en certains domaines, les mandats de William Clinton.

Dans ce cas précis, et donnons quitus au président: car si majoritairement les républicains étaient contre l'évolution de la loi,
au moins 45 % des démocrates allaient dans le même sens. William Clinton ne pouvait donc pas compter sur une majorité pour aller plus loin dans sa volonté de libéralisation.

Depuis, le paysage s'est modifié. La position de principe de certains représentants a évolué, même au sein du parti républicain. Une étude
(Most Favor Gays Servant Openly) du think tank Pew, en 2009, donnaient à 45 % les républicains acquis à l'idée que des gays puissent servir dans l'armée. Avec parfois des disparités importantes selon les composantes du parti.
Dans la catégorie républicain conservateur 37 % sont en faveur des gays et lesbiennes dans l'armée et 57 % y sont opposés. Mais chez les républicains modérés et libéraux, il y a 62 % en faveur et seulement 30 % opposés. L'évolution des chiffres depuis 1993-1994 vers l'acceptation des gays et lesbiennes dans l'armée Etats-unienne, sans que leur orientation sexuelle fasse problème, suit la même courbe que celle de l'opinion de la population générale. Un signe.

Compléments en images (3 vidéos)


Un reportage complet de la chaîne PBS sur les débats au Sénat des Etats-Unis au sujet de DADT






Aubrey Sarvis, représentant du servicemembers legal defense network, gay et ex-militaire qui a servi en Corée, face au pasteur Peter Sprigg, porte-parole du Family Research Council. Un bon résumé de ce qui oppose les deux parties. (Pour anglophones)




Pour finir, une note d'humour un peu caricatural; mais pour les républicains des Etats-Unis plutôt un cauchemar